Ce blog n’a pas vocation à traiter de tels thèmes. Simplement, j’ai souhaité faire part d’une consternation quand à l’impunité et la normalité de pratiques actuelles envers les populations du sud. J’ai également souhaité partager les informations que j’ai apprises en explorant le sujet d’un peu plus près.

Je cherchais l’autre jour des graines en grosses quantités pour faire un graaaand jardin et éventuellement en stocker pour peu que la bise souffle un peu plus l’année prochaine. Je ne m’attendais pas à tomber sur ça :


N°***** :  terre en Egypte

terre en Egypte
Recherche partenaire pour s’associer au lancement d’une gigantesque exploitation de jatropha curcas dans le sud de l Egypte
Assouan en HAute EGYPTE.
assez urgent car il ne manque pas beaucoup pour le demarage…
Quantité : plus de 100 000 hectare
Annonce enregistrée le 18/07/2011 dans la rubrique « horticulture plante biocarburant »

Décortiquons un peu tout ceci pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette annonce d’apparence anodine.

  • 1 – L’offre :

Elle est parue sur un site dédié à l’espace alimentaire & agroalimentaire pour grossiste, producteur, fabricant et distributeur. C’est tout simplement un espace de trade pour les professionnels agroalimentaires. C’est en partie ici que ce font les prix agricoles, ou en tout cas les grandes variations, car on n’est pas ici sur la place du marché de Villefranche de Rouergue : les quantités échangées sont énormes!

On y achète/vend de tout, et l’on y apprend que l’agroalimentaire est très vaste : pétrole russe, métaux, ciments, produits chimiques, additifs, engrais, plages privées, logistique, diamants et effectivement des produits tels légumes, fruits et produits dérivés. Et des terres.

  • 2 – L’annonceur :

C’est un courtier Nigérian, titulaire d’un master en développement, ce monsieur fait de la « Médiation en Commerce International, Gestion des Ressources Naturelles de l’Afrique, Gestion de l’Environnement pour un Développement Durable ».

Quelqu’un avait-il encore des illusion quand au mythe du « développement » et du « développement durable » ? Ah oui j’oubliais, ce philanthrope fait aussi de « l’écodéveloppement »…

  •  3 – de quoi s’agit-il?

Il recherche des partenaires pour investir 100000 ha de terres agricoles dans une région rurale et pauvre dont l’essentiel des ressources provient d’une agriculture maraîchère (vivrière) à laquelle s’ajoutent quelques cultures de coton et de canne à sucre (exportation), plus un peu de commerce et d’artisanat. Il s’agit d’utiliser leur sol pour en faire une monoculture de jatropha pour produire du diester (biocarburant).

  • 4 – la monoculture de jatropha : elle pue, elle est toxique et non rentable :

Appelé un peu rapidement « or vert du désert », le jatropha curcas est une plante succulente de la famille des euphorbes. Originaire du Brésil, il a la faculté de pouvoir survivre à de longues périodes de sècheresse et peut produire jusqu’à 2000 litres par hectare de diester. Soit beaucoup plus que le colza ou le soja, ce qui en ferait une aubaine pour les paysans pauvres des zones semi-désertique en culture d’exportation. D’autant plus que normalement, n’étant pas comestible, elle ne se soustrairait pas à la production alimentaire. (La plante a une mauvaise odeur également).

Sauf que : si elle peut survivre en zone sèche, c’est une plante d’origine tropicale et elle à besoin de 400 à 600 mm d’eau (donc d’irrigation) pour fructifier. Le hic c’est que le jatropha produit également, en situation de stress (notamment hydrique, mais aussi en cas de blessure ou de taille trop sévère de la plante), la curcine (ou curcasine), une toxalbumine très active, substance très toxique proche de la ricine. On retrouve des traces de cette puissante toxine dans l’huile végétale (extraite de ses graines), qui est donc impropre à la consommation normale humaine ou animale. La préparation de l’huile ou du diester expose aussi le préparateur à ce produit toxique.

Pour la petite histoire cette toxine était parfois utilisée pour confectionner des poisons utilisés sur des armes de guerre et pour la chasse.

Le rapport « Jatropha : l’argent ne pousse pas sur les arbres« , a été publié en début d’année par les Amis de la Terre International. Ce rapport étudie les performances du fameux jatropha et concluent que cette plante n’est pas à la hauteur des promesses de ses partisans : expulsion des paysans, irrigation importante, rendements plus qu’aléatoires, toxicité des sols, …

Selon les ONG ActionAid Kenya et Peuples solidaires France, environ 30 000 hectares de forêts et 20 000 ha de milieux naturels ou cultivés étaient en cours de destruction mi-2010 pour y installer des plantations industrielles de jatropha à fin de production de biofuel au Kenya dans la région côtière de Malindi par l’entreprise Kenya Jatropha Energy Limited, sans consultation des communautés telle que demandée par la Constitution et les lois de la République du Kenya. Les terres sont louées au prix dérisoire de 2 €/ha/an. Selon ActionAid Kenya, environ « 20 000 personnes seraient affectées et éventuellement déplacées. Parmi elles, de nombreux paysans dont les productions vivrières nourrissent la population et une communauté indigène, les Wa Sanya, qui vit de la chasse et de la cueillette ».

Et quid des personnes vivants sur ces 100000 hectares égyptiens?

  • 5 – L’accaparement des terres :

L’exemple de l’Egypte est symptomatique. Voilà un pays où, dans les années 60, la politique agricole était sous le contrôle de la planification centrale, l’État intervenant dans la production, la commercialisation et la fixation des prix de toutes les denrées. Avec l’ouverture économique engagée au milieu des années 70, puis la réforme poursuivie dans les années 80, le rôle du secteur privé s’est accru. Et avec la libéralisation économique mise en œuvre depuis le début des années 90, l’État place le développement agricole sous le signe de la privatisation, de la libéralisation et du marché.

Que peuvent désormais des Etats fantômes et corrompus contre des OPA privées plus riches qu’eux et œuvrants sous le couvert de « développement responsable« , lutte contre le changement climatique (CO2 friendly), développement durable etc…?

Ne serait-ce pas plutôt apparenté à du néocolonialisme foncier ? En Éthiopie, au Ghana, au Mali, à Madagascar et au Soudan, les transactions ont porté depuis 2004 sur 2,5 millions d’hectares (ha) – soit presque l’équivalent de la Belgique ! – pour un montant total de 920 millions de dollars. Il faut savoir que certaines concessions sont en place pour 30 à 100 ans!

Allez voir sur ce sujet Farmlandgrab (une partie est en français) site de référence et observatoire des accaparement des terres, cette » production alimentaire offshore » pour vous faire une idée des proportions que c’est en train de prendre.

« La souveraineté alimentaire des uns commence où fini celle des autres ».

« La souveraineté alimentaire des uns commence où fini celle des autres ».

  • 6 – Pétrole contre nourriture :

L’objectif est donc simple : priver des humains de leur souveraineté alimentaire, de leurs terres, pour faire des monocultures polluantes, fragiles et non rentables et ce sur des centaines de milliers d’hectares dans les pays les plus pauvres du monde, dans un unique but : faire rouler les voitures des pays riches et continuer à nourrir la Bête.

Il n’y a pas grand chose qui justifie de telles opérations. Facilitées par des régimes politiques bananiers et des « démocraties » occidentales corrompues, ces vols sont encouragés par la banque mondiale et la BERD. Un magnifique boulevard donc, une nouvelle étape dans la folie destructrice de la planète et de ses habitants en toute impunité. Business is business, et ce rêve vous est accessible, ici en  France, en 2 clics sur google. Vous aussi vous pouvez avoir droit à une part du gâteau, le sang sur les mains est offert par le customer service…

Un extrait du reportage d’ARTE « Planète à vendre », disponible sur youtube en différentes parties

  • 7 – Oui, un autre développement est possible, et nécessaire!

Quand on voit ce à quoi peut amener la notion de développement on est en droit de se poser la question : comment aider efficacement, durablement et humainement des populations sans tomber dans le piège du néocolonialisme, de l’assistanat et du court-termisme?

Proposer l’humanisme au lieu de l’humanitaire, partir des souhaits des personnes plutôt que d’arriver avec sa vision toute faite.

C’est le travail admirable que propose l’association de Pierre Rabhi « Terre et Humanisme« . Fort des nombreuses années de coopération au Mali, Sénégal, Burkina Faso, Cameroun, Maroc, ses réussites sont basées sur une profonde humilité vis-à-vis des populations et le souhait de prendre le temps de les connaître et de comprendre leurs véritables besoins. Dans un souci constant d’autonomisation, les pratiques d’agroécologie pour la souveraineté alimentaire sont testées, mises en place puis un réseau d’agriculteurs -formateurs est constitué pour que la transmission de ces techniques soit effectives et perdurent dans le temps jusqu’à ce que la présence de Terre et Humanisme ne soit plus nécessaire.

C’est un autre paradigme, un enrichissement mutuel Nord/Sud, dans le plus simple principe de respect et d’entraide mutuelle.

La différence entre l’humanisme et l’humanitaire…

Charte [slideshare id=8826037&w=477&h=510&sc=no]