Un petit récapitulatif m’a semblé judicieux tant ces définitions peuvent être floues et mouvantes. Ces sujets sont ouverts à polémiques et à précisions. Les commentaires sont ici pour ça.

L’agriculture biologique

Elle fut la première alternative « grand public » à l’agriculture conventionnelle. Mais la différence entre ces 2 types d’agriculture n’est pas aussi radicale qu’elle semble l’être au premier abord : utilisant plus ou moins le même « cadre », dans la pratique en tout cas, elle substitue surtout des intrants chimiques à des intrants d’origine naturelle. Le cahier des charges est laxiste sur des questions comme les économies d’eau, la dépendance au pétrole, l’hypermécanisation, les circuits courts, le juste prix des produits, …

Elle substitue à des pesticides chimiques des pesticides d’origine naturelle (pyrèthre, roténone), si ce n’est la plus rapide dégradation de ces derniers dans l’environnement, leur spectre large tue indifféremment insectes ravageurs ou non, faune du sol. De plus le travail du sol peut être systématique (si ce n’est le recours à des paillages plastiques), la biodiversité pas spécialement mis en avant,  et les engrais sont d’origine organique, mais souvent de production industrielle.

Les produits « bio » de la planète entière sont disponibles dans les étals des pays riches. Mais quid de l’énergie grise? Peut-on qualifier d’écologique une banane qui a traversé la moitié de la planète et poussée sur d’anciennes forêts vierges brûlée pour cette raison?

On considère pourtant dans les fondateurs de l’agriculture biologique des personnes comme Rudolf Steiner, Masanobu Fukuoka, Albert Howard, … et ses fondements sont bien plus profonds écologiquement et humainement parlant. Le rejet des produits de synthèse dans la production agricole et la volonté de produire des aliments de bonne qualité ne constituent ainsi, historiquement, que les aspects les plus superficiels du mouvement. Comment en est-on arrivé là?

Il y a une forte contradiction entre des principes profondément respectueux de la vie du sol, des plantes et des humains, un système donc par nature extensif (industriellement parlant) et un système agronomique intensif et industriel destiné à la grande distribution. C’est une caricature, tout le monde en bio ne vend pas à Carrefour bien sûr, mais la demande pressante du public pour une alimentation saine et le greenwashing post-Grenelle l’ont encore dénaturé un peu plus.

Que dire des labels AB français et européens qui désormais acceptent des traces d’OGM et de pesticides dans les produits? Heureusement il existe des labels sûrs : Demeter (agriculture biodynamique) et le label biocoherence. Il en existe surement d’autres mais je ne les connaît pas.

L’effet délétère de notre agriculture conventionnelle sur la santé et l’environnement n’est pas simplement la conséquence d’une seule addition de techniques culturales. C’est un cadre, une vision, un paradigme qui génère directement un système déséquilibré, ou au mieux qui dénature des fondements vertueux.

Bon, je voulais faire court, moi…

L’agroécologie

 

Quand on étudie un peu la chose, la définition de l’agroécologie est le calque de celle de l’agriculture biologique telle qu’elle a été énoncée il y a 60 ans. La grande différence (et la principale) c’est qu’elle repose sur des principes qui empêchent la dérive dont on vient de parler. En effet, l’agroécologie repose sur des techniques mais également sur une éthique forte :

  • s’appuyer sur les savoirs-faire traditionnels fermiers, et sur un ensemble de techniques adaptées aux conditions et aux ressources locales,
  • promouvoir la diversité écologique et économique dans le but de répartir et diluer les risques, conserver voire même enrichir les ressources naturelles, et accroître la souplesse du système agricole.
  • Permettre son accessibilité et sa maîtrise par les moins riches, en diminuant les coûts liés aux investissements matériels, et en accroissant l’indépendance énergétique.

Le pionnier de l’agriculture en France, Pierre Rabhi explique l’agroécologie par 10 points principaux et insiste fortement sur cette idée de nouveau paradigme pour sortir de notre système :

- un travail du sol qui ne bouleverse pas sa structure, son ordonnancement vital entre surface et profondeur, entre terre arable, siège de micro-organismes aérobies, et terre profonde et souvent argileuse, siège de micro-organismes anaérobies – chaque catégorie microbienne a un rôle spécifique.

- une fertilisation organique fondée sur les engrais verts et le compostage : fermentation aérobie des déchets d’origine animale et végétale et de certains minéraux non agressifs, pour la production d’un humus stable, véritable nourriture et remède pour la terre dont il améliore la structure, la capacité d’absorption, l’aération et la rétention de l’eau. Ces techniques ont l’avantage d’être totalement accessibles aux paysans les plus pauvres ;

- des traitements phytosanitaires aussi naturels que possible et utilisant des produits qui se dégradent sans dommage pour le milieu naturel, et des substances utilisées traditionnellement pour lutter contre parasites et maladies cryptogamiques (le neem, le caelcedra, le cassia amara, les cendres de bois, des graisses animales…)

- le choix judicieux des variétés les mieux adaptées aux divers territoires avec la mise en valeur des espèces traditionnelles locales : maîtrisées et reproductibles localement (animaux et végétaux) elles sont le gage d’une réelle autonomie.

- Eau : économie et usage optimum. L’irrigation peut être accessible lorsqu’on a compris l’équilibre entre terre et eau ;

- le recours à l’énergie la plus équilibrée, d’origine mécanique ou animale selon les besoins mais avec le souci d’éviter tout gaspillage ou suréquipement couteux. La mécanisation mal maîtrisée a été à l’origine de déséquilibres économiques et écologiques parfois graves, mais aussi de dépendances (pannes, énergie combustible importée à coût élevé). Il ne s’agit pas de renoncer au progrès mais de l’adapter aux réalités au cas par cas : l’énergie métabolique humaine et animale est parfois préférable à une mécanisation mal maîtrisée, facteur de démobilisation.

- des travaux anti-érosifs de surface (diguettes, microbarrages, digues filtrantes, etc.) pour tirer parti au maximum des eaux pluviales et combattre l’érosion des sols, les inondations et recharger les nappes phréatiques qui entretiennent puits et sources… ;

- la constitution de haies vives pour protéger les sols des vents et constituer de petits systèmes favorables au développement des plantes cultivées, au bien-être des animaux, au maintien d’une faune et d’une flore auxiliaires utiles ;

- le reboisement des surfaces disponibles et dénudées avec diversité d’espèces pour les combustibles, la pharmacopée, I’art et l’artisanat, la nourriture humaine et animale, la régénération des sols, etc…

-  la réhabilitation des savoir-faire traditionnels conforme à une gestion écologique économique du milieu.

En complément de techniques modernes de « culture de sol » , d’augmentation de la biodiversité et d’économie d’eau, la dimension humaine et énergétique devient prépondérante.

 

La permaculture

On l’a compris, cette agriculture riche et diversifiée nécessite de nombreux nouveaux savoirs et éléments : une alternance entre cultures et élevages, des écosystèmes annexes, des systèmes de récupération, de transformation, des techniques spécifiques … Un système qui devient complexe et qui doit être efficace pour fonctionner convenablement. C’est là que la permaculture prend toute sa place.

On défini à tort la permaculture par des techniques (buttes, spirales d’aromatiques, bombes de graines). Si elles en font partie, elles n’en sont que l’expression des principes fondateurs. Elle est avant tout un outil de conception, une philosophie basée sur l’étude des écosystèmes naturels (forêt en particulier). Un système global, des éléments qui le composent et des interrelations à gérer au mieux pour conserver son efficacité (gérer les éléments rentrants et sortants du système).

Le design (conception) est là pour organiser efficacement ces systèmes. C’est une étude globale de l’histoire d’un lieu, de son présent et de son avenir en travaillant sur tous les aspects (interdépendances, voisinage, souhaits, moyens) pour obtenir un système global en bonne santé, efficace, et riche.

Le zonage est un exemple parlant de recherche d’efficacité (voir « Introduction à la permaculture« )

Les principes de la permaculture (voir ici) permettent ainsi de concevoir des systèmes agricoles mais aussi humains au sens large : on peut parler de permaculture humaine (vision des relations suivant les principes de la permaculture), à l’échelle d’un village et d’une ville (le concept des villes en transition a été crée par un prof de permaculture).

L’agriculture biologique reste fragile de part sa forte dépendance aux marchés et au pétrole. L’agroécologie offre des techniques et des valeurs qui font (presque) l’unanimité pour nourrir la planète de demain. La permaculture va plus loin dans la conception de systèmes écologiques, intensifs et résilients.

Je n’ai volontairement pas parlé de l’agriculture biodynamique, car je ne connais pas assez cette discipline passionnante mais ardue.

Dans un prochain article, je parlerais de think tanks agricoles financés par des groupes agro-industriels et la grande distribution qui inventent de « nouvelles » forme d’agriculture durable. Attention, tartuffes.