Je fait souvent attention aux amalgames et abus de langages concernant le concept de permaculture et sa traduction « in situ« .  Je la conçois avant tout en tant que vision globale et systémique, une éthique qui débouche sur des principes forts. De ces principes ensuite découlent des techniques adaptées. On dit que science sans conscience n’est que ruine de l’âme, s’agissant de permaculture il n’y a pas mort d’homme tout de même, néanmoins réduire la permaculture à quelques techniques de jardinage sur buttes me paraît vraiment très réducteur…

Alors, perma ou pas perma?

Heureusement les bases et le cadre sont posés, par David Holmgren et par Bill Mollison.Ce n’est pas que j’ai besoin personnellement d’un cadre, mais ce concept étant assez global pour être mis à toutes les sauces, ces petits jalons me sont souvent d’une grande aide.

Intégrer les différents principes de la permaculture devient une gymnastique presque quotidienne qui finit par modifier considérablement la vision du monde et notre implication dans celui-ci. Je suis parfois surpris des résultats auxquels m’amène ces quelques principes de bon sens et de simplicité. Voici un modeste exemple d’application de ces bons mots.

Il se trouve, au sud-ouest du jardin et du verger familial un talus d’une quarantaine de mètres de long et de largeur moyenne de 8 mètres. Cette bande qui domine le jardin est un casse-tête depuis toujours. Zone caillouteuse, en forte pente, envahie de ronces, fougères et même des acacias.

Historiquement, mon grand-père, qui était à l’écologie ce qu’est le RMI au salaire moyen, l’entretenait annuellement à grandes envolées de pneus cramés enrichis d’huile de vidange. Il attaquait régulièrement les terrains des voisins et l’arrivée routinière des pompiers dans la cambrousse était un superbe spectacle pour un gamin. Et un bon sujet de railleries familiales.

L’âge du feu ayant pris fin, ma mère dépensait une fortune tout les ans pour entretenir, donc couper tout le talus. Il y avait quelque chose à faire. Encore une mission pour Permakodama!

La roche-mère étant du granit très érodé, le sol est principalement sableux. Intéressant à travailler car léger, il est en outre structurellement pauvre, lessivable et acide. Ce type de sol nécessite un amendement régulier et surtout une couverture obligatoire car lessivage des éléments et de l’humus à la prochaine pluie. Certains éléments, comme le phosphore se fixent mal sont particulièrement en carence dans ces sols.

Comme le hasard n’existe pas, ce fameux talus dix mètres plus loin regorge à l’envahissement de fougère aigle, riche en phosphore. Une couverture abondante à portée de main, riche en éléments qui manquent au sol. Le problème d’un élément devient la solution d’un autre.

Le talus enfin à nu, je plongeais la main dans le sol pour découvrir ce nouveau monde. Outre les blocs de granits passablement décomposés, je découvrais un sol incroyablement riche et humifère, de couleur sombre et de texture grumeleuse, il  était meilleur même que le sol du jardin! Il fallait tirer parti de cette fertilité. Et oui, tout se jardine.

Deux problèmes principaux s’offraient à moi : la pente et les (gros) cailloux. Sauf que, et c’est une loi fondamentale le problème, c’est la solution : les 2 s’annulent en s’additionnant. J’allais en effet me servir de ces gros gadins pour faire des murets le long des courbes de niveau, libérant ainsi ce bon sol de sa surcharge minérale et le rendant aisément cultivable. La terre, meuble désormais, se stabiliserait contre les pierres, horizontalement.

NB : Il est parfaitement clair que je n’ai rien inventé. Les cultures en terrasses existent depuis la naissance de l’agriculture!

Chaque élément doit avoir plusieurs fonctions. Du coup ces cuvettes :

  • récupèrent l’eau de pluie et toute la fertilité en amont de la pente,
  • mettent en valeur une zone qui loin de l’être coûtait en plus de l’argent,
  • permettent d’utiliser des pierres autrement inutiles,
  • augmentent sensiblement la surface cultivable,
  • et puis… c’est joli!

Loin de remplacer le potager, ces zones se rajouteront et se complèteront avec le potager classique. La terre étant merveilleusement riche, je m’imagine bien planter ici les plantes les plus gourmandes genre cucurbitacées envahissantes, dégageant ainsi beaucoup de place au jardin. Chaque fonction est assurée par plusieurs éléments.

J’ai conservé du chiendent et l’ai placé entre et sur les pierres pour aider à maintenir la structure

La roche mère affleure le long de ces cuvettes, cela sera très utile pour piéger la chaleur la journée et la restituer le soir. De plus l’eau de ruissellement va suivre la roche et arriver directement dans la cuvette. Comme elles seront toutes en quinconce, normalement, rien ne sera perdu. Ni l’eau, ni les éléments en suspension ou lessivés. De plus, pas de problème pour le paillage, les arbres et plantes situées tout en haut de ce talus vont donner un mulch de toute beauté : feuilles, herbes et brindilles vont descendre très facilement (avec l’appui d’un râteau à feuille) directement dans les cuvettes. Merci la gravité. Ça c’est une sacré efficacité énergétique!

En tout et pour tout cela m’aura pris moins de 3 jours pour tirer parti d’un inconvénient notoire et augmenter de plus de 10m² le potager avec une terre magnifique. Des solutions petites et lentes et faire le plus petit effort pour le plus grand changement.

Bien entendu, il me reste énormément à faire pour finir ce talus, mais néanmoins ce modeste exemple prouve que la productivité d’un système est illimitée, la seule limite à l’utilisation possible de telle ou telle ressources est l’information et l’imagination.

Il me reste juste à ajouter que, cerise sur le gâteau, j’ai repéré parmi les ronces et les fougères des repousses d’aubépines et de pommier sauvage que je vais pouvoir greffer l’année prochaine in situ et agrémenter ainsi cet espace de quelques belles variétés fruitières!