Il y a quelques mois, j’exprimais mon impuissance et ma désolation face à la dégradation inexorable du patrimoine paysan, matériel et culturel d’une région que j’affectionnais tant.

Dans cet article, j’exprimais mes souhaits et interrogations pour l’année 2012 qui venait, année selon moi de la transformation à venir. Je ne fus pas déçu.

Alors, prémonition inconsciente ? Coïncidence heureuse ? Signe du destin ? Je suis d’accord avec Paulo Coelho quand il dit que rien n’arrive par hasard. Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veux pas voir la route que lui trace la Vie. Des synchronicités troublantes, des rencontres déterminantes ainsi qu’une certitude absolue que cette année serait charnière m’ont amenées à faire des choix douloureux dont je cicatrise encore maintenant.

Autre synchronicité, un collègue m’a rejoint sur cette route non éclairée vers la Terra Incognita. En permaculture, on ne fait rien tout seul, c’est socialement dysfonctionnel, économiquement intenable et humainement épuisant. C’est donc à 2 maintenant que nous portons sur nos épaules la lourde tâche de sauver le monde, pardon de créer pourquoi pas une oasis, une base autonome durable, un lieu convivial, une alternative, un lieu d’échange, une vitrine de la permaculture, que sais-je encore ? La seule certitude est que ce sera enfin un lieu de formation de taille adéquate pour travailler dans des conditions convenables. Le champ des possibles est désormais ouvert et il est infini.

Mais laissez-moi vous présenter succinctement les lieux :

panoramique sud

Les anciens n’ayant pas accès à des ressources énergétiques et financières, ils étaient « obligés » de créer des systèmes relativement autonomes, résilients et durables. Dirais-je qu’ils faisaient de la permaculture sans le savoir? Appelons ça bon sens … et survie. N’oublions pas que la permaculture est basée sur l’observation de la Nature et sur les savoirs traditionnels…

Nous avons l’énorme chance sur cette ferme de disposer d’une base (un peu archéologique il est vrai) solide et véritablement originale, pour pouvoir aborder sereinement la transition énergétique et civilisationnelle qui se profile gentiment :

  • Un réseau maçonné de canaux dérivant le ruisseau, situé 80m en haut du terrain, et alimentant par un système de vannes toute une série de bassins (maçonnés eux aussi). L’excès d’eau est ensuite redistribué dans les prés en contrebas par le biais de canaux régulièrement creusés le long des courbes de niveau,
  • L’alimentation en eau potable est assuré par une source avec un excellent débit, par gravité,
  • La présence de forêt sur place nous assure une relative autonomie en bois de chauffage, voire en bois d’œuvre,vue de la ferme côté nord
  • en pente douce plein sud, protégés du nord, les prairies sur sol argilo-limoneux (pas fait d’analyse digne de ce nom pour l’instant) sont fertiles et sillonnées de sources. Il n’y a pas eu de cultures sur place, ce qui nous sauve : pas trop de produits phytosanitaires ou d’engrais dans les sols.
  • La plupart des allées desservant les bâtiments sont dallées en granit (pas d’embourbement l’hiver, pas de tonte ou de désherbage, possibilité de récupérer les eaux de pluies qui ruissellent, et puis c’est juste magnifique).

  • La présence d’une grange en bon état assez exceptionnelle (pan sud complètement rond), vraisemblablement autrefois couverte de chaume, qui une fois la couverture (et l’entrée) refaite fera plus que doubler la surface habitable (atelier, salle de formation, habitation, …).

  • Une autre bâtisse, reste d’une maison autrefois beaucoup plus grande, qui reste à sauver (toiture aléatoire et mur nord « aéré ») fera plus tard une seconde habitation.

Inutile de réinventer la roue, l’existant se suffit déjà à lui-même. Nous avons là les bases d’un système conçu par des personnes qui vivaient avant l’oléocène, un système durable, résilient par nature et par obligation. Un système permacole avant l’heure qui date de plus de 250 ans.

L’essentiel du travail de cet hiver sera la remise à l’air libre de l’existant. En effet la plupart des infrastructures sont à l’abandon depuis des décennies. Voire plus puisque tous les bassins ont été comblés. Ce qui est une bonne chose puisqu’ils ont été relativement protégés, ce qui est une mauvaise chose puisqu’il va falloir passer des mois à sortir vieux pneus, boîtes de conserves, plastiques partiellement dégradés, ferrailles diverses, verre et autres mobylettes et batteries de voitures…

Il est trop tôt pour moi pour faire un véritable design permacole dans les règles de l’art. Je n’ai que quelques mois de recul (été/automne), et je n’ai pas encore une vue claire sur la totalité du potentiel. Bien entendu les idées se bousculent mais je les freine sciemment. Inutile de partir tête bêche, les potentialités sont suffisamment énormes pour se perdre rapidement.

Quelle forme prendra la suite ? Peut-être un blog collaboratif, mon collègue étant très bon dans son domaine (bidouillage, hacking, informatique, énergie etc…), peut-être un journal sur les réflexions et les actions a mener, comme l’excellent blog de notre désormais voisin Nicollas 😉 , tout est possible, rien n’est pressé.

L’observation reste avant tout le mot d’ordre pour ces prochains mois, néanmoins je peux laisser filtrer des mots comme « agroforesterie », « aquaculture », « myciculture » sans trop m’avancer. Mais avant tout cela…

Il est arrivé le temps béni de s’occuper de ce Royaume des broussailles, il est enfin arrivé le temps de

Rouvrir les chemins,

Retrouver les sources,

Recréer les prés,

Remonter les murs.