Comme je le disais rapidement en commentaire suite à mon dernier billet, le nouvel engouement du gouvernement et de notre nouveau ministre de l’agriculture pour l’agroécologie m’inquiétait un peu. On connait les ficelles de la com’ gouvernementale et du grand cinéma médiatique. Quand un sujet est mis en avant à ce point dans l’opinion publique, c’est en général qu’il va se faire récupérer…

Rappelez-vous en 2007, quand un Borloo (rouge sur fond vert) nous disait avec un clin d’œil goguenard et un sourire d’agent d’assurance « on va sauver la planète ». Ne mentez pas, vous y avez cru. Un instant en tout cas. Et bien ils remettent ça : ils ont réussi à dénaturer le label AB, décrédibiliser l’écologie politique au sens large maintenant ils vont salir l’agroécologie. C’est dans l’ordre des choses.

Le 8 décembre 2012, une conférence nationale « produire autrement » organisée par le ministère de l’agriculture a eu lieu au Conseil Economique Social et Environnemental, ainsi qu’une plateforme web « collaborative ». S’en est suivi ensuite la parution du « projet agroécologique pour la France. Quand on s’intéresse à ces disciplines « honteuses » que sont l’agroécologie, les techniques culturales simplifiées (TCS), l’agroforesterie depuis des années et qu’enfin, on entend nos décideurs en parler et en faire l’apologie à tous les niveaux, on est en droit de se poser des questions.

Mais de quoi parle-t-on exactement?

De Pierre Rabhi à la FNSEA

Comme je l’expliquais déjà ici, l’agroécologie est la variante vertueuse de l’agriculture biologique en ce sens qu’elle possède une éthique forte :

  • s’appuyer sur les savoirs-faire traditionnels fermiers, et sur un ensemble de techniques adaptées aux conditions et aux ressources locales,
  • promouvoir la diversité écologique et économique dans le but de répartir et diluer les risques, conserver voire même enrichir les ressources naturelles, et accroître la souplesse du système agricole.
  • permettre son accessibilité et sa maîtrise par les moins riches, en diminuant les coûts liés aux investissements matériels, et en accroissant l’indépendance énergétique.

L’apôtre de l’agroécologie en France est bien sûr Pierre Rabhi et son association Terre et Humanisme. On trouve aussi le CARI dans la même veine, uniquement orienté sur l’aide internationale. On me souffle qu’il existerait même un « master » d’agroécologie…

A l’internationale, on peut noter la via campesina, mouvement à l’origine des paysans sans terre en amérique du sud, devenu le Mouvement Paysan International qui prône l’agroécologie. Une agriculture adaptée aux petits paysans pauvres car ses techniques de conservation des sols permettent de se passer des dispendieux intrants chimiques et d’améliorer la fertilité d’année en années…

Lettre ouverte au ministre

Le 22 janvier, paraît une lettre ouverte à Stéphane Le Foll, initiée par Nature et Progrès avec une dizaine d’associations signataires telles que Terre et Humanisme, Les Amis de la Terre, Générations futures, etc….

Elle déplore la promotion de techniques autrefois vertueuses mais corrompues désormais telles que le non labour « conventionnel » c’est à dire à grand renfort de désherbant total. Elle déplore également le renoncement à abroger la loi sur le Certificat d’Obtention Végétale qui donc sonne le glas des semences fermières et du droit à les reproduire (j’avais tenté d’expliquer les tenants et aboutissants ici).

Cette lettre est bien venue, mais elle ne va pas assez loin.

Et le sol dans tout ça?

Il y a un grand oublié dans toute cette histoire et il s’agit pourtant du principal protagoniste : la base de l’agroécologie, mais je devrais dire de l’agriculture au sens le plus général est… le sol. Mais un sol vivant, très fourni en matières organiques complexes, fixateur d’azote, rétenteur d’eau, fabuleusement riche en biodiversité (décomposeurs, champignons, bactéries, insectes etc…). L’écosystème primordial, le socle de toute vie est là mais totalement absent du débat qui le concerne. La totalité des techniques agroécologiques ne visent qu’à travailler dans le sens et pour un sol vivant.

La base de la fertilité, de la santé et de la production des plantes se trouve sous nos pieds et pas ailleurs. On quitte le champ de l’agroécologie si on ne va pas dans ce sens. Un sol vivant et en bonne santé est un gage de santé des plantes, de fertilité durable sans ajouts d’engrais et de pesticides. Un gage de résistance aux dérèglements climatiques. Un système durable et résilient s’il en est à une époque où ce même gouvernement parle de transition énergétique. Et puisque c’est à la mode, je vous le dis : l’agroécologie stocke du Carbone dans le sol!

De plus en plus d’agriculteurs et de maraîchers souhaitent travailler dans le respect de la vie des sols et aller au bout de cette démarche dépassant de loin le simple label bio, comme le prouve le succès de la journée de rencontre et d’information à propos du « maraîchage sur sol vivant » en décembre dernier à Auch.

C’est une révolution technologique et éthique qui est en cours, et il n’y aura pas de retour en arrière. Certains doivent donc se mettre à la page et ne s’y sont pas trompés…

FNSEA et consorts : les décomposeurs entrent en scène

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Plus personne décemment dans l’agrobusiness ne peux faire de la com’ sur le fait qu’ils produisent, vendent et utilisent des pesticides et des engrais de synthèse. L’opinion publique est définitivement contre. Alors il va falloir biaiser (vous pouvez enlever le « i » si vous voulez)…

Cet article est sans équivoque et représentatif de la récupération amorcée : Sommet du végétal à Evreux – G.Tubery, Orama : « Le développement de l’agro-écologie passe par l’innovation » Florilège :

  • « Les 2 concepts [agro-écologie et performance économique] sont indissociables. Avant de faire de l’environnement, il faut faire de l’économie. Orama adhère à l’agro-écologie mais cela passe forcément par l’agronomie mais surtout l’innovation, la biotechnologie et les nouvelles techniques de communication (Gps) » Fear.
  • « Les organismes génétiquement modifiés sont devenus un sujet sociétal. Nous restons à Orama favorables à la recherche car c’est un secteur de progrès vers plus d’agro-écologie. » Vous avez compris?
  • [en parlant des semences enrobées] « nous voulons que le ministre ne prenne pas une décision sans une expertise scientifique au préalable. Il ne faut pas céder au principe de précaution bien trop appliqué chez nous. » Je rappelle que l’EFSA soupçonne fortement ces enrobages insecticides d’être en partie les responsables de l’effondrement des abeilles.

Celui qui dispense ces propos nauséabonds est le président de la Fédération des oléoprotéagineux (FOP). Il a succédé à Xavier Beulin, élu président de la FNSEA (mais qui reste quand même administrateur et membre du bureau) et vice-président d’Orama. Orama? c’est l’union qui fédère les associations spécialisées de la FNSEA dans le blé, le maïs et donc les oleo-proteagineux. J’avais expliqué ici que le président de la FNSEA, M. Beulin est aussi à la tête du groupe Sofiprotéol, actionnaire de semenciers français comme Limagrain ou Euralis Semences.

En clair : les lobbies des grandes cultures (et des agrocarburants) proposent une version toute différente de l’agroécologie. Et ce ne sont pas les petits producteurs ni l’écologie qui seront gagnants dans l’histoire.

Quand on ne peut changer les choses, on change les mots

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L’Agroécologie n’est plus ici qu’un faire-valoir pour un agrobusiness qui a failli sur toute la ligne et qui cherche a redorer son blason désastreux et à se montrer présentable devant une opinion publique qui commence à se poser les bonnes questions.

L’Agroécologie n’est pas une discipline d’ingénieurs et de techniciens, elle est une discipline par et pour les paysans. La scientisation de l’agriculture a donné les résultats qu’on sait, mais il faut bien faire tourner la machine et trouver de nouvelles niches.

Le système agro-industriel est la négation même du vivant, mais il enrichi une poignée de personnes très bien placées. Et avec une com’ ad hoc les pires tartufferies sont possibles pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

J’ai l’air d’insister sur les termes, mais ils font toute la différence. Si on ne se les approprie pas, d’autres le feront à notre place. Et ils utiliseront tous les moyens pour ça.

 « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait »  Michel Audiard, les tontons flingueurs.

Cadeau : Pour terminer, je vous offre la possibilité de connaître véritablement ce qu’est l’agroécologie pratique en téléchargeant ici les cahiers de Pierre Morez, du CARI. Une synthèse très précieuses des savoirs accumulés au cours de ses années de travail et d’expérimentation dans le monde entier. C’est l’occasion de découvrir, au fil de ces 12 cahiers, les fondements de l’agroécologie et les pratiques qui en découlent. Les vraies celles-là…