Et si la microscopique parenthèse agricole productiviste était arrivée au bout de son existence?
Et si une autre façon de cultiver, d’imaginer sa relation à la nourriture, à la production de sa nourriture était pensable? Produire son alimentation en allant dans le sens de la Nature n’est pas un retour en arrière, c’est peut-être même tout le contraire : redevenons cueilleurs! Sans forcément apporter toutes les réponse à la faim dans le monde, la forêt-jardin est un nouveau paradigme agricole qui a toute sa place dans nos problématiques actuelles.

Voici une partie des modules que je donne sur la forêt-jardin lors de cours certifiés de permaculture. Ils sont hautement perfectibles mais ont l’intérêt d’exister, et sont maintenant disponibles pour tout le monde.

Petite digression historique sur l’agriculture

L’homme était au départ un chasseur-cueilleur, puisant dans la Nature de quoi assurer subsistance, santé, protection. Totalement dépendant de son environnement, il devait sa survie à une connaissance et un lien profond avec son territoire.

On date les premières cultures de chasseurs-cueilleurs d’origine africaine de -44000 ans.

Il y a plusieurs théories sur le passage d’une économie de subsistance à une économie de production et de stockage.

Pour certains, l’avènement de l’agriculture serait une conséquence/solution à l’accroissement démographique du néolithique, voire d’une adaptation à un changement climatique ou alors juste la solution au fait que les sociétés humaines ne se scindent plus au-delà du seuil critique…

L’avènement de l’agriculture a engendré des transformations radicales au sein des sociétés humaines :

  • Tout d’abord un changement drastique de la relation à la Nature : l’Homme maîtrise désormais (surtout avec l’irrigation) son environnement. Il était auparavant totalement  tributaire de la prodigalité (ou pas) de la Nature et des aléas saisonniers.
  • L’agriculture IMPOSE la sédentarisation,
  • L’apparition du stockage des aliments et la constitution de réserves ont eu pour effet indirect la mise en place de castes de guerriers pour protéger champs et réserves : Cette première hiérarchisation profonde de la société amène avec elle propriété privé, guerres, écarts riches/pauvres, et une vision « capitaliste » qui perdure et évolue encore aujourd’hui.

Pour employer une image forte de François Couplan « dans la première graine mise en terre se trouvait le germe de la bombe atomique ».

Sans forcément sombrer dans l’anarcho-primitivisme (quoi que) il est bon parfois de prendre du recul sur le fait que notre mode de vie actuel, qui, même s’il est séculaire, ne représente qu’une broutille dans l’histoire de l’humanité…

Pourtant, certains travaux d’ethnologues (Marshall Sahlins) ont montrés que le passage d’une économie de chasse et de cueillette à l’agriculture entraînait un surcroît de travail.

D’autre part, certains chasseurs-cueilleurs connaissaient très bien le principe de germination de semences pour reproduire une plante, mais sans se lancer pour autant dans l’aventure agricole (Amazonie, Australie).

Les plus anciennes traces d’agriculture sont représentées par des céréales (blé et orge) découvertes en Israël, datant de -23000 ans. Cette zone, appelée le croissant fertile dans sa partie ouest qui comporte la vallée du Jourdain et le sud-est de la Turquie se caractérise par un environnement ouvert, chaud, dont la zone climacique est la prairie. Les graminées, dont les céréales, sont caractéristiques de ces milieux. Ces zones étaient en général irriguées.

Climax ?

(Teo & Selly/flickr)

C’est le stade final d’évolution d’une zone en fonction de caractères géologiques, climatiques qui lui sont propres. C’est l’état d’équilibre entres espèces végétales et animales d’un milieu donné. De manière globale, sous nos latitudes tempérées le stade climacique est la forêt (sapinière/hêtraie, chênaies calcicoles, etc.).

Comment adapter à nos environnement humides et forestiers des cultures de prairies sèches ?

Par un long processus de désertification, de dégradation : déforestation, brûlis et labour  pour empêcher de manière systématique l’évolution naturelle de nos écosystèmes.

Travailler avec la Nature, et non contre elle

Dans nos contrées, si l’on veut aller dans le sens de la Nature, on se rapprochera le plus possible suivant notre zone géographique d’un milieu boisé, forestier, peuplé de plantes vivaces, d’arbustes ligneux. Mais les produits forestiers, pour nombreux qu’ils soient ne permettent pas vraiment de se sustenter durablement : champignons, châtaignes, faînes, plantes sauvages comestibles, baies etc…

Ce qui caractérise le milieu forestier, c’est la succession écologique, l’optimisation de l’espace, le fait que toutes les niches écologiques soient occupées. Créer un jardin-forêt (ou forêt comestible, ou forêt-jardin, choisissez votre arme) consiste à remplacer toutes les niches écologiques forestières par des végétaux comestibles.

Ces différentes niches peuvent être divisées en 7 étages principaux :

  • arbres
  • arbustes
  • arbrisseaux
  • semi-ligneux
  • herbacés
  • champignons
  • grimpantes

On étudiera scrupuleusement l’espacement : l’ombre est le facteur limitant en forêt, d’autant plus avec des végétaux au départ pas forcément adaptés à la pénombre.

jardin-forêt couleur

7 étages :

  • Arbres (généralement définis comme supérieurs à 7m ) : pommiers, poiriers, cerisiers, ….
  • Arbustes (inférieurs à 7m) : pêchers, sorbiers, sureaux, …
  • Arbrisseaux (ils se ramifient naturellement dès la base) : leur taille peut être très variable : noisetiers, amélanchiers, cornouillers, myrtilles, petits fruits divers, …
  • Strate herbacée : légumes feuilles, légumes racines, plantes sauvages comestibles, …
  • Couvre-sols : utilisés comme mulch vivant : fraisiers, variétés de rubus, gaulthéries, …
  • Strate mycélienne et rhizosphère : on a tendance à oublier nos amis champignons qui ont un rôle fondamental et qui sont une source précieuse de protéines. Ils peuvent faire partie du plan de plantation ou s’installer par eux-même. On y trouve aussi la plupart des légumes-racines comestibles.
  • Grimpantes : vigne (qui était autrefois cultivée dans les arbres), kiwis, kiwaïs, glycine tubéreuse, …

Ces 7 étages sont soumis à controverse, certaines sources prennent en compte la rhizosphère, pas les champignons, etc… Plutôt que de partir en débats stériles, il vaut mieux comprendre le concept d’étagement de la végétation et donc des productions.

Mais attention, l’étagement au-dessus du sol se retrouve également en dessous. Les systèmes racinaires se complètent et prospectent chacun des zones et profondeurs différentes.

Ainsi un jardin basé sur l’imitation d’un écosystème forestier peut parvenir à une bien meilleure utilisation des ressources disponibles, au-dessus du sol et sous terre, qu’un jardin à étage unique, car un plus grand nombre de niches sont utilisées. Le rendement par unités de surface potentiel est donc également supérieur.

La grande majorité des plantes composant la forêt-jardin  sont des plantes ligneuses et vivaces. Des annuelles peuvent être associées à condition qu’elles soient capables de se ressemer toutes seules.

Les guildes

Pour optimiser les synergies positives entre les différentes plantes du système du jardin-forêt, on peut affiner le niveau de recherche.

Les guildes sont des groupes d’espèces qui s’entraident les unes les autres de différentes façons, assurant une beaucoup plus grande autonomie et longévité du système.

Cela nécessite au préalable de connaître les principaux rôles agronomiques des différents végétaux composant un système forestier.

Dans une guilde idéale, nous avons des plantes de différentes sortes combinant différentes fonctions hautement complémentaires :

  • Fixateurs d’azote
  • Plantes reminéralisantes
  • Plantes attirant les insectes
  • Plantes mellifères
  • Plantes aromatiques
  • Plantes couvre-sol

L’étagement correct système foliaire/racinaire reste primordial pour une optimisation de la surface.

Chaque guilde correspond bien sûr à un milieu particulier (sol acide/basique, sec/frais, zone tempérée/chaude/froide).

Modèles d’agencement :

Comme dans tous les systèmes forestiers, le principal facteur limitant en forêt est la lumière.

Elle détermine l’évolution du cycle physiologique de chaque plante : débourrement-pousse-fleuraison-fructification. Chaque plante a des besoins particuliers en lumière pour effectuer son cycle dans les meilleures conditions possibles. On peut modifier ce facteur primordial de 2 façons :

  • En adaptant au mieux la distance de plantation (bien jauger le développement futur de l’arbre/arbuste/plante )
  • En compensant (le moins possible) par la taille pour amener la lumière nécessaire pour les étages inférieurs si besoin est.

On privilégiera les lisières, qui sont le milieu ouvert privilégié des arbustes, arbrisseaux, légumes et plantes vivaces.

Dans la nature, les plantes les plus basses commencent leur cycle de végétation en premier, lorsqu’il n’y a pas d’obstacle aux premiers rayons du soleil hivernal, puis viennent les arbrisseaux, arbustes et enfin les arbres lorsque les derniers risques de grands froids sont écartés.

En général quand les derniers végétaux commencent leur cycle et forment la canopée finale, les premiers terminent le leur.

Voilà quelques exemples d’aménagements possibles :

  • En plein

jardin-forêt en plein

  • En bandes

jardin forêt en bandes

  • En piège à soleil

piège à soleil

  • En milieu urbain :
    On utilisera beaucoup plus les espaces verticaux (murs, clôtures) avec des fruitiers palissés, des variétés grimpantes. On préfèrera des arbres plus réduits, voire nains, on fera beaucoup plus attention à l’espacement, la taille, car l’ombrage est le facteur limitant de ces petits espaces. De plus, de part les cloisonnements et obturations diverses, les impacts bioclimatiques comme l’influence du nord, de l’ombrage sont plus importants.

foret jardin urbain

  • Les chemins en trous de serrure.

Pas spécifiques à la forêt-jardin, ils permettent néanmoins d’optimiser l’espace de travail, de transport. Des dalles placées judicieusement permettent d’accéder à certains endroits sans créer forcément de passage.

alléestroudeserrure

Exemples :

Les fermes miracles de Stéphane Sobkoviak (Pré-verger multi-étagé) :

fermes miracles

Partant d’un verger de pommier classique, ce dernier a évolué pour former, avec des associations végétales complémentaires (guildes) ainsi  que des intrications prairie/verger/maraîchage importantes, un système permaculturel durable. Petit bémol tout de même : irrigation goutte-à-goutte, paillage plastique.

Entre les bandes boisées composées de fruitiers, d’arbres légumineuses, d’arbustes vivriers et d’herbacées pérennes (3 strates), une prairie permet une culture/élevage intercalaire avec moutons, oies, dindons, lapins. Cette prairie est composée de guildes d’espèces indigènes d’herbacées pérennes : graminée de saison froide, graminée de saison chaude (ex : blé vivace), une astéracée (ex : tournesol vivace), une légumineuse (lentille vivace, lupin, trèfle, etc…), et un « insecticide » (armoise indigène).

La très grande richesse des végétaux (en particulier les rosacées et les légumineuses) offre une nourriture abondante du début à la fin de l’année pour les abeilles.

Stéphane Sobkowiak : « Dans un système de pré-verger multi-étagé complexe, le défi est de conduire une structure analogue à une friche arborée et de maintenir un cycle de trouées qui maintient une structure en bosquets hétérogènes, en maximisant les écotones entre la prairie et la jeune forêt »

Il a adapté les guildes suivant différentes lignes dans le verger. En effet, pour simplifier la récolte (ce sont les clients qui récoltent eux-même), certaines lignes sont productives plutôt au printemps, d’autres plus tard en saison, etc.

Au-delà de la zone du verger, il crée des guildes de « zone 4 » composées de plantes pérennes plus expansives (cerisiers à grappes, vignes, argousiers, noisetiers, féviers, mûres, framboises, …).

Leur site et vidéo : http://www.vergerpermaculture.com

Le système du Verger-potager de Phill Corbett

Il s’agit de mettre à profit les caractéristiques particulières qu’ont les fruitiers non greffés (appelés « pleins racines ») sur les autres :

  • Ils sont plus résistants aux maladies
  • Plus grande qualité gustatives
  • Plus vigoureux
  • Produisent plus de pépins (qualités reproductives plus importante).

C’est un système qui intègre pommiers PR (pleines racines), arbustes, petits fruits, arbustes fixateurs d’azote (elaeagnus) et grands arbres (noyers, châtaigniers).

Ces derniers seront plantés en lignes au nord, pour protéger le reste du verger.

Les lignes de plantations sont tous les 4m50 dans le sens nord-sud avec au centre un sentier de 0.50m.

Dans le sens est-ouest on plantera successivement des lignes de pommiers PR qui alterneront avec les elaeagnus, puis des noisetiers, ensuite des poiriers/arbustes/petits fruits, et enfin rebelotte les lignes de pommiers PR, etc, etc.

A partir de l’hiver n+10, on commence à couper des lignes nord-sud. Ensuite, suivant la grandeur du verger on coupera1 rang/2, 3 ou 4 pour garder des lignes productives.

Les clairières ainsi obtenues permettront de mettre en culture des plantes de plein soleil : légumes, fourrage…

Les arbres et arbustes coupés serviront de bois de chauffage, d’allumage, de BRF puis recèperont d’eux-même.

On taillera l’été pour baisser la vigueur.

 

La forêt fruitière de Maurice Chaudière

Ou l’art de rendre productifs friches, landes, causses, garrigues et maquis.

On ne s’intéressera principalement ici qu’à l’étage dominant, mais il est prépondérant car il donne l’architecture de ce que sera le jardin-forêt. Par le greffage d’espèces sauvages, donc forcément très bien adaptées à leur sol, on peut faire profusion de fruitiers gratuitement. On évite plantations, arrosages, entretiens divers, et on gagne de précieuses années. De quoi bien s’amuser !!

Exemples sur prunelier :

  • pruniers
  • abricotiers
  • pêchers

Sur Aubépine :

  • poiriers
  • pommiers
  • azeroliers
  • néfliers

Sur pistachier thérébinthe, le pistachier vrai.

Sur pommier sauvage, le pommier cultivé

Sur poirier sauvage, la poire cultivée, le coing.

En cadeau, un entretien avec Maurice Chaudière sur le site Liberterre


Bibliographie

Martin Crawford : « ForestGarden »

Dave Jake : « Edible forest garden »

Eric Toensmeier : “perennial vegetables”

Patrick Whitefield : “Créer un jardin forêt”, éditions Imagine un Colibri

Maurice Chaudière : “La forêt fruitière”, éditions de Terran