L’être humain est ainsi fait qu’il redécouvre sans cesse ce qu’il a oublié quelques générations auparavant. Le fait est que ces dernières décennies, nous avons ÉNORMÉMENT oublié de ce qui se faisait en terme vivriers durant les siècles précédents. Le Bec Hellouin redécouvrant le maraîchage bio-intensif qui est peu ou prou ce qui se faisait autrefois autour de Paris est un exemple. Une autre réinvention de roue est l’agroforesterie. Très en vogue actuellement, prônée jusque par le Ministère de l’Agriculture, cette technique « innovante » existe depuis des siècles dans toutes les régions. La séparation de l’arbre et des cultures est en fait très récente (mécanisation + remembrement + spécialisation = coupe des arbres). Il existait des centaines de systèmes très bien pensés, spécifiques à chaque biotope et production alliant des productions fruitières, de bois, de matériaux à des cultures plus classiques : vigne, céréales, élevage, etc…

En permaculture on recherche la complexité, non par penchant masochiste mais pour la résilience de nos systèmes (faculté de résister à un bouleversement). Plus il y a d’éléments, plus les interactions seront nombreuses, les productions diversifiées et les synergies possibles.

La forêt, stade ultime d’évolution naturelle des écosystèmes sous nos climats, possède environ 7 étages (voir là). L’agroforesterie propose 2 étages de production (cultures annuelles ou prairie et strate arborée). Qui peux le plus peux le moins : je vous propose un petit résumé du travail de consultant que j’ai réalisé en Bourgogne (en partenariat avec le CDA) sur la conception d’un système de maraîchage en agroforesterie, incluant un sous-étage multifonctionnel et productif.

En sortant le nez des statistiques, on constate que les « monocultures » sont économiquement inefficaces, socialement destructrices et écologiquement catastrophiques. Pour preuve elles n’existent tout simplement pas à l’état naturel. Ce constat réalisé, l’ajout d’une seule strate arborée à un système de monoculture apporte de fait d’indéniables atouts :

  • un rôle-tampon climatique : l’arbre va atténuer l’effet érosif de la pluie, filtrer le vent, apporter de l’ombrage en été, etc
  • l’apport d’humus aux cultures : les feuilles et brindilles, ainsi que les racines dans une autre mesure vont amener les précieuses chaînes carbonées humiques nécessaires au stockage d’eau dans le sol et à la création du complexe argilo-humique (fertilité en gros)
  • l’infiltration de l’eau : les racines vont permettre à l’eau de pluie de descendre profondément dans le sol et  accessoirement de remplir les nappes phréatiques plutôt que les fossés…
  • pompe à minéraux : de par leurs racines très profondes, les végétaux ligneux vont puiser en profondeur des minéraux hérités de la décomposition de la roche-mère et les rendre disponibles en surface par la chute des feuilles.
  • Hébergement de la faune auxiliaire : cette multitude vitale à l’équilibre sanitaire de l’ensemble sera hébergée et/ou nourrie par les arbres. Les insectes pollinisateurs sont inclus dedans.
  • Production complémentaire : l’un et non le moindre des atouts de la strate arborée au sein des cultures est le fait de multiplier les productions par unités de surface : bois d’œuvre, fruits, coques, biomasse (BRF, plaquettes, bois de chauffe) ou produits annexes : osier, tuteurs, piquets, fourrage etc…
  • L’enracinement des cultures pérennes se développe sous les cultures annuelles dont elles récupèrent les excédents.

Le projet :

Il s’agit donc de monter un site pilote de maraîchage en agroforesterie inspiré des principes de la permaculture. Si cette dernière fait relativement office de faire-valoir pour les décideurs, il n’en est pas moins qu’il y a une volonté de créer un espace de production maraîchère et fruitière quasiment autonome, en agriculture biologique avec une absence de motorisation et de travail du sol (au pire traction animale pour la création des buttes). Remarque : on peux parler plus précisément d’agroécologie appliquée en ce cas.

La production de miel est également au programme.

Les produits seront vendus sur place dans la boutique, sous forme de paniers (AMAP) ainsi qu’utilisés pour la restauration sur place (hôtel restaurant 3 étoiles).

La permaculture, on en parle beaucoup mais on en voit peu : l’idée est de profiter de ce site exceptionnel pour pouvoir tester et comparer in situ différentes techniques de maraîchage innovantes et alternatives : buttes pérennes, planches permanentes, c’est pourquoi chaque bande maraîchère sera divisée en 2 pour tester ces dernières. Des expérimentations seront montées aussi pour faire l’essai de buttes autofertiles (hugelkulture).

Nota bene : les décideurs ont les moyens de leurs ambitions…

  • 10954m² de verger maraîcher dont 8410 m² de cultures légumières et 2544 m² de bandes arboricoles multi-étagées.
  • 93 fruitiers plein-vent (pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers)
  • 372 arbustes fruitiers
  • 744 vivaces
  • 750 ml de haies brises-vents et productives

Le verger maraîcher :

Les exigences particulières des cultures maraîchères nécessitent des conditions malgré tout ensoleillées et sans concurrence directe. On prendra garde donc d’espacer suffisamment et d’orienter convenablement les bandes boisées (Nord-Sud en l’occurrence).

vergermaraicher

Avec l’aimable autorisation du CDA

Les arbres fruitiers seront greffés sur porte-greffe de vigueur moyenne, la hauteur ne devrait idéalement pas dépasser 5m de hauteur pour une récolte facilitée. Ils seront formés en ports ouverts en double Y.

Les légumes seront cultivés en agroécologie : pas (ou peu) de travail du sol, buttes pérennes, mulch, rotations, associations, traitements aux extraits fermentés (purins), etc.

L’agroforesterie ++

Séquence plantes à purin: Sureau, Consoude, Bardane, Pyrethre, Absinthe

Séquence plantes à purin: Sureau, Consoude, Bardane, Pyrèthre, Absinthe

Des arbres fruitiers plantés en ligne au sein des cultures : la mission était réalisée. Nous pouvions retourner chez nous, la tête haute, fiers du travail bien fait. Mais c’était sans compter cet adage que j’ai fais mien (et qui a tendance à me pourrir la vie également) : « qui peux le plus peux le moins » accompagné de son acolyte « pourquoi faire simple quand on peux faire compliqué ».

Je m’explique : comme je disais plus haut, la monoculture est foncièrement anti-naturelle. Ce qui n’est pas naturel entraînera des rééquilibrages, donc des déséquilibres et nécessitera donc des compensations (entretien, fumure, traitements, désherbage). Avec ce système de verger agroforestier  nous ne gérons non plus un mais deux strates de production, mais qui ne restent en définitive que 2 monocultures imbriquées avec tout un sous-étage vide et donc à entretenir. L’espace entre 2 arbres sur la bande boisée représente tout de même 6 ml  inexploités, donc potentiellement exploitables!

L’optimisation spatiale et énergétique doit rester une attention continue pour se rapprocher d’un écosystème naturel, de plus en permaculture, on va chercher a reproduire des systèmes de lisières, des interfaces dynamiques, riches et productives.

Dans notre cas, nous allons planter des guildes d’arbustes et plantes vivaces extrêmement diversifiés qui, outre une production riche de baies, noix, pollen, matériel pour les extraits fermentés, procureront des bénéfices écosystémiques pour équilibrer et augmenter la résilience de tout le système du verger-maraîcher.

Les guildes

Comme déjà expliqué ici, les guildes sont des groupes de plantes possédant toutes des fonctions bien précises, complémentaires et fondamentales pour l’équilibre du système. Tout écosystème regroupe ces fonctions vitales :

  • Plantes fixatrices d’azote : légumineuses en général
  • Plantes reminéralisantes : appelées « pompes à minéraux », elles renforcent et nourrissent leurs voisines
  • Plantes attirant les insectes : fondamentales pour gérer les flux d’insectes auxiliaires et donc des ravageurs
  • Plantes mellifères : participent à la pollinisation (et donc à la production) du système et à la production annexe de miel
  • Plantes aromatiques : entrainent un « brouillard olfactif » et des effluves désagréables pour les ravageurs, certaines participent de par leurs huiles essentielles à la santé globale du système
  • Plantes couvre-sol : protègent le sol en limitant l’érosion et offrant un tampon climatique

Le choix des plantes restera contextuel (sol, climat, objectifs de production). Certaines regroupent plusieurs fonctions en même temps.

verger multi-étagé

exemple de la séquence fruitière

Toute la difficulté de ce jeu de construction est de prendre en compte différents critères :

  • adaptabilité au sol
  • objectifs de production ou de fonction
  • choix des espèces et placement sur la ligne selon la taille et espacement adéquats
  • possibles associations à effets délétère.

Pour gérer cette diversité j’ai choisi de créer 3 séquences différentes de plantation entre les fruitiers, avec une thématique en lien avec des objectifs particuliers. Ces séquences se répéteront sur tout le verger :

  • Séquence fruitière: Noisetier (au centre), Haie de mai, Amélanchier, Cassis, Groseille, 
  • Séquence plantes à purin: Sureau (au centre), Consoude, Bardane, Pyrèthre, Absinthe
  • Séquence mellifère: Buddleia (au centre), Saule, Caraganier, Lavande, Fenouil 

On passe donc d’une agroforesterie simple (2 étages) à un système multi-étagé très diversifié, productif et vertueux, s’insérant naturellement entre la canopée fruitière et le sous-étage légumier, sans concurrence pour l’un ni pour l’autre.

L’entretien

FR : séquence fruitière PP : séquence plantes à purin M : séquence mellifère

FR : séquence fruitière
PP : séquence plantes à purin
M : séquence mellifère

Quand on voit la surface de plantation, la première question qui vient à l’esprit est celle de l’entretien et in fine du paillage pour limiter ce dernier.

L’idéal eût été de planter les bandes boisées dans du paillage naturel : BRF, paille, foin ou autre, mais la surface (2544m²) nécessitant des quantités ubuesques de mulch, nous allons opter pour une fois pour un feutre de paillage « industriel » mais biodégradable (produit à base de fermentation de sucre de betterave). Ce dernier devant nous permettre  de ne plus y toucher pendant quelques années…

Parallèlement à cela, c’est 750 ml (!!) de haies brises-vents et productives qui ont été programmées à la plantation tout autour de l’atelier maraîchage. Leur taille d’entretien  produira du mulch pour les années à venir. Il va sans dire que les essences choisies sont également d’un grand intérêt pour la faune : charme, prunelier, alisier torminal, sorbier des oiseleurs, néflier, viorne lantane, pommier sauvage, églantier, cotoneaster.

De plus, la très haute densité de plantation sur les lignes limitera au bout de quelques années l’enherbement et donc l’entretien et le paillage.

Il n’est pas prévu d’irrigation sur les lignes de plantation, la région étant très bien arrosée. Si jamais sécheresse il y a pour les premières années, l’eau est disponible sur toute les bandes maraîchères…

Le « oui, mais… »

fja (2)Parce qu’il y en a évidemment un… Ce projet est d’envergure, innovant et passionnant. Je n’en ai pas parlé ici mais j’ai travaillé également pour ce dernier à la conception d’une forêt-jardin de plus de 1000m² avec une cinquantaine d’espèces différentes, organisé autour d’un cheminement pédagogique et esthétique.

mandala plantations

J’ai également conçu un jardin mandala de près de 30m de diamètre, espace de production également ainsi que de vitrine de légumes anciens et perpétuels.

Tant d’aller-retour, d’investissements, de recherches, de conférences téléphoniques, d’heures de travail et… Plouf.

Les riches financeurs étrangers de la ferme ayant décidés pour diverses raisons de drastiquement réduire la voilure, c’est la quasi intégralité du projet qui s’est arrêté du jour au lendemain, ainsi qu’une dizaine de personnes licenciées. Le gérant est dans l’attente de connaître les orientations des financiers qui eux, attendent sans doute un dégel des « relations franco-russes ». Car il s’agit de cela.

La seule chose de sauvée car déjà plantée est le verger maraîcher et c’est heureux. Néanmoins ce système novateur n’est pas mature, loin s’en faut et la question qui reste en suspend c’est le suivi et l’entretien régulier… J’irais jeter un œil quand je passerais dans la région en espérant moi aussi, mais pour une toute autre raison un dégel des « relations franco-russes »…

L'ancienne dépendance d'une abbaye cistercienne, futur ex hôtel restaurant 4 étoiles

L’ancienne dépendance d’une abbaye cistercienne futur ex hôtel restaurant 4 étoiles

Un grand merci à André Sieffert de l’INRA pour ses précieux conseils et ses discussions passionnantes.

Un grand merci également à MicaNet pour le coup de main graphique apprécié et appréciable sur les plans de conception.