Depuis la séparation de l’Humain et de la Nature (il y a peu) et l’avènement de l’ère industrielle, le dialogue intime entre ceux qui marchent debout et leur écosystème a été brisé. Nous sommes devenus sourds et aveugles à notre entourage a tel point que nous détruisons les chances mêmes de notre espèce à se perpétuer sur Terre.

Un exemple de cet autisme est l’incapacité absolue à voir les messages que nous transmet notre environnement que ce soit au niveau planétaire mais également et surtout juste là, sous nos pieds. Car la Nature est un grand livre, qui nous parle de mille façons :  sons, goûts, odeurs, vue. Il y a bien d’autres sens encore plus subtils qui se sont fermés à nous mais je m’éloignerais dans des sphères où je n’ai guère ma place…

Ce que nous prenons comme factuel est en fait un message. Tout est message : la couleur d’une rivière après la pluie, ce vent d’ouest qui se lève, la présence de telle ou telle plante, insecte, animal en cet endroit, de même que son absence,… Prendre conscience que c’est un message est déjà une chose, en tirer un enseignement en est une autre.

Je vous propose une très succincte présentation de ce langage primordial des plantes bioindicatrices, tellement riche d’enseignements qu’il en devient pour moi une science à part entière, une autre façon de connaître son environnement, ses potentialités et ses déséquilibres.

La Nature est en recherche d’équilibre constant. C’est un système dynamique qui s’autogère et compense lui-même ses perturbations. Chaque plante a plusieurs fonctions dont celles d’équilibrer son environnement : sur un sol tassé, des plantes avec des racines puissantes vont spontanément germer pour décompacter le sol : plantain majeur, pissenlit. Sur un sol trempé, des arbres, arbustes et vivaces très consommateurs d’eau vont se développer pour absorber l’excès d’eau : saules, trembles. Sur un sol saturé en matière organiques jeunes, en azote et autres éléments nutritifs en excès, ce sont des plantes spécialement gourmandes en ces éléments qui vont à moyen et long terme ramener le sol vers son équilibre : ortie, chardon.

Cette recherche d’équilibre est particulièrement mise en marche forcée dès qu’il s’agit d’un lieu anthropique (présence et travail d’humains) car déséquilibré par définition.

La clé : la levée de la dormance

Depuis l’apparition des phanérogames (plantes à fleurs), toutes les plantes ont des graines qui, à maturité, sont incapables de germer si des conditions particulières ne sont pas réunies : elles sont en dormance. Le sol constitue donc un fabuleux réservoir de graines (plusieurs milliards par m²) et suivant son évolution, telle ou telle plante va trouver SES conditions de germination et va pouvoir faire son « job » spécifique. Justement c’est la connaissance précise de ces facteurs de levée de la dormance  qui vont pouvoir nous renseigner de manière fine sur l’état actuel et à venir de notre milieu :

  • la géologie, climat, hydrologie, structure de la couche arable
  • la vie des bactéries du sol, aérobies et anaérobies

  • les pratiques humaines présentes ou passées (et les grosses bêtises en cours et à venir…)

  • l’environnement végétal

Toutes ces informations vont  donc nous permettre d’établir un diagnostic de sol très précis et sans frais.

Certaines espèces se sont tellement bien adaptées à leur environnement (la réciproque est vraie) qu’on peut avoir des conditions de levées de dormance très spécifiques :

  • les graines de pin d’Alep, dit « l’incendiaire » ont besoin de passer par le feu pour germer

  • les graines de rosacées (mûres, framboisiers, aubépines, …) doivent passer par le tube digestif d’un oiseau pour germer (d’où le développement de ronces le long de clôture où les oiseaux se posent. La haie n’est à ce moment là pas loin (stade pré-forestier).

  • La renoncule âcre lève là où il y a de la bouse de vache (hormone de croissance). Ces plantes se bourrent d’acide cyanhydrique (toxique) lors de la floraison et de la formation de la graine pour ne pas être pâturées. Mais en même temps, elles sont nécessaires à la fabrication d’anticorps des bovins consommées aux autres stades : exemple d’interaction positive animal/plante.

Phytosociologie

C’est l’étude des associations de plantes, interactions, conditions de levée de dormance en milieu spontané (biotope primaire). J’en ai un peu parlé ici. Attention, une plante seule ne veux rien dire, c’est l’ensemble des plantes présentes sur une parcelle homogène qui est signifiant, de même que leur densité, caractérisée par le taux de recouvrement du sol.

L’ exemple d’un plantain majeur (plantago major) à un endroit n’est représentatif de rien s’il est tout seul ou en faible proportion. En revanche si son recouvrement de sol devient véritablement important, alors on peut lire l’information  « tassement, compactage du sol ».

Autre exemple, la renoncule acre (le fameux bouton d’or) si elle n’est pas dominante indique des prairies équilibrées et riches biologiquement. Lorsqu’elle est dominante elle indique un surpâturage. Il en est de même avec le pissenlit. Donc si vous êtes éblouis par les vaches paissant paisiblement dans les prés jaune d’or vous pourrez désormais interpréter cela comme une mauvaise pratique agricole!

J’en avais déjà parlé ici il y a quelques temps, l’étude des plantes bio-indicatrices permet avec précision de connaître son sol mais également les déséquilibres induits par l’Homme (tassement, surpâturage, fertilisation outrancière, pollution, etc) avant qu’ils ne deviennent visibles et irrévocables. Et donc, potentiellement d’y remédier.

Cette étude permet en outre d’observer l’évolution de ses pratiques culturales d’une année sur l’autre et donc de rectifier le tir en cours de route…

Il existe même, comble, des plantes qui permettent de savoir que le sol est équilibré et de bonne qualité et donc qu’il ne faut rien faire! (stellaria media).

Quelques exemples bien connus

Je vais dresser ici une rapide et non exhaustive liste de quelques « mauvaises herbes » qui en fait en disent beaucoup sur nos méthodes de culture…

  • le liseron : la « peste » du jardinier indique une saturation du complexe argilo-humique par de l’azote. Il y a également excès de matière organique et un compactage des sols.  Mon ancien voisin de jardin était envahi de liseron, je n’en n’avais pas un seul (les potagers se touchaient pourtant) : tous les ans, ils amenait des tombereaux de fumiers frais sur son sol, nu évidemment!
  • Le chiendent : la 2ème plaie du jardinier indique une fatigue ou une dégénération du sol par labours successifs, des excès de nitrate et de potasse, un compactage des sols limoneux et un fort contraste hydrique.  Astuce : sur un sol envahi de chiendent, le seul fait de créer des buttes paillées a tendance à le faire disparaître au bout de quelques années. En effet les conditions de levée de sa dormance disparaissent : on a un sol léger, bien structuré et riche en matière organique
  • Le rumex à feuilles obtuses : c’est la plaie des agriculteurs principalement, qui lui font une chasse désespérée avant qu’il ne graine et qui, pourtant le voient pulluler d’année en année. Cette espèce était rarissime au début du 20ème siècle. On la trouve désormais partout, du bord de la mer à plus de 1800m d’altitude. Ces caractères indicateurs nous indiquent les raisons : sols engorgés en eau (compactages) et en matières organiques, destructuration du CAH avec libération d’aluminium, de fer ferrique et de nitrites… Ce n’est pas spécialement une bonne nouvelle, les raisons sont une fois de plus : surfertilisation, passage d’engins et destructuration du sol en général. Il suffirait donc de changer les méthodes culturales, as usual…
  • L’ambroisie : en extension rapide, en particulier en Rhône-Alpes mais dans beaucoup d’autres régions, le risque pollinique augmente d’année en année et déclenche des crises allergiques toujours plus fortes. Mais quel est le sinistre dessein de cette plante diabolique, ou s’arrêtera-t-elle?? Elle s’arrêtera toujours au pied de l’Homme, car c’est lui-même qui déclenche les causes de sa germination : ainsi l’ambroisie pousse naturellement dans les zones désertiques, sur des sols très peu pourvus en humus et argiles. Voir proliférer cette plante est très révélateur de l’état général en France de sols complètements destructurés et vidés par la chimie lourde, les machines puissantes etc. Sur des sols autrefois riches, l’ambroisie nous indique simplement que nous sommes en train de créer un désert…

Concrètement?

Je ne saurais donc que vous conseiller les 3 excellents volumes de Gérard Ducerf sur les plantes bio-indicatrices. Un « must-have » de qualité pour tous les permaculteurs et amoureux des plantes.

Petit bémol : ils sont 3, ils sont gros, ils sont chers. Solution : le petit carnet récapitulatif « Conditions de levée de dormance des principales plantes bio-indicatrices » (il est seul, petit et pas cher).

Autre petit bémol : ceci n’est pas une flore et implique que vous connaissiez DEJA les noms français ou latin des plantes. Pour les novices en botanique cela devient vite compliqué. Solution : bonne nouvelle, c’est le moment de vous y mettre!

Ça n’est pas si difficile, c’est passionnant et valorisant. Vous ne verrez plus du tout votre environnement de la même façon et j’espère que vous apprécierez autant que moi de lire entre les feuilles 🙂