Je vous propose aujourd’hui une tentative de mise en contexte de la permaculture au niveau historique. Rien moins que ça. En remontant le temps et l’évolution des techniques agricoles nous allons tenter de comprendre ce qu’il se passe actuellement, dans cette transition agricole qui émerge peu à peu sur les ruines de l’ancienne. Nous allons voir que, loin de la génération spontanée, la permaculture est l’évolution moderne de systèmes agronomiques qui accompagnent l’humain depuis la nuit des temps. C’est une tentative, si besoin était de la légitimer encore un peu plus et de comprendre que loin d’être un truc de bobos des villes, elle est véritablement, telle que Mollison et Holmgren en leur temps l’avait définie, le moyen de construire une société humaine durable.

C’est un voyage passionnant mais un peu long, c’est pourquoi je l’ai scindé en 2 parties.

Ce texte est à la base issu de recherches et de questionnements personnels sur une question qui me taraude quasi-quotidiennement, concernant le rapport à notre environnement et sur l’agriculture plus précisément : « comment diable en est-on arrivé là? ». Comment les processus de fabrication de notre alimentation déséquilibrée peuvent-ils être néfastes à ce point pour la biosphère? Pourquoi le simple fait de produire une céréale annuelle demande-t-il autant d’énergie et procure-t-il autant de désagréments biologiques?

Notre système agricole (comme le reste de la société d’ailleurs) est un clignement d’œil à l’échelle de l’Humain. Ce qu’il tient pour acquis et la norme ne le nourrit pourtant que depuis quelques siècles en regard de ces millions d’années de chasse et de cueillette. Et au vu des résultats ce système ne le nourrira plus bien longtemps…

En se penchant sur le passé on peut tenter d’entrevoir le déroulement à travers le temps et l’espace du fil de cette grande Histoire de l’agriculture. Une histoire qui se perd dans les brumes des grandes forêts hercyniennes pour finir dans les sols morts de nos grandes cultures. Le recul et la causalité permettent de mieux comprendre comment, de l’état de Nature, l’humain est arrivé à détruire son propre environnement pour pouvoir perdurer en tant qu’espèce.

L’homo sapiens a vécu de longue périodes dans des conditions drastiquement différentes de ce qu’elle tient pour immuable aujourd’hui. Nous allons voir que les bribes de cette mémoire peuvent nous permettre d’imaginer des solutions pour perdurer durablement cette fois dans le futur, en allant dans un sens que nous n’aurions jamais dû cesser de suivre, celui de la Nature. Et il se trouve que ces solutions émergent de plus en plus d’elles-même en ce moment, un « pont » temporel qui nous fera peut-être retrouver notre place au sein des écosystèmes…

« Nous sommes faits par d’autres et par de plus anciens que nous » Pascal Quignard

Un paysage paléolithique

bialowieza-forest-poland-and-belarus

L’idée que la quasi-totalité de la surface européenne était couverte il y a 10000 ans de forêts sombres et impénétrables reste à nuancer. En effet les rares lambeaux de cette forêt primordiale dite « vierge » demeurent principalement en Pologne, à Bialowieza et offrent un regard inédit sur la forêt : des espaces relativement ouverts, riches en sous-étages et clairières avec beaucoup de bois morts. L’on oublie souvent que nos écosystèmes forestiers n’ont pas toujours été ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est à dire des milieux morcelés, dégradés, pauvres en biodiversité et toujours en cours d’évolution. En effet il y a encore quelques siècles, Charlemagne chassait le bison d’Europe et l’auroch. Les hardes de cerfs élaphes paissaient dans un paysage de savane et de milieux semi-ouverts car gardons à l’esprit que tout ce joli monde mange… de l’herbe. Des forêts avec de l’herbe, voilà une drôle d’image!

Ces animaux créaient et entretenaient donc des espaces ouverts au sein des massifs forestiers et ce, au gré de leurs migrations. A savoir que le bon déroulement de leurs déplacements, orchestrés par une prédation active des carnivores, permettait un entretien optimal des surfaces herbeuses, sans pâturage excessif.

On observait donc des écosystèmes forestiers, de plaines ouvertes et semi-ouvertes et un nombre exponentiel de lisières combinant les caractéristiques des milieux la composant. C’est dans ces mosaïques de biotopes extraordinairement riches que sont arrivés et on prospéré nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, néanderthaliens et cro-magnon ensuite.

Tout allait pour le mieux puis sont arrivés d’Orient des peuples de cultivateurs et d’éleveurs avec des techniques qui allaient changer la face du monde et nous faire entrer bien plus vite que prévu dans l’anthropocène.

Les cueilleurs du paléolithique avaient coutume de ramasser ainsi que de stocker les céréales et légumineuses sauvages sans chercher plus avant à dépasser la simple germination naturelle de ces plantes. Les cultivateurs vont, en association avec des techniques de poterie, apporter des semences et des techniques d’agriculture qui, en étant pourtant très rudimentaires, sont extrêmement efficaces.

La problématique des annuelles

Ce petit aparté pour mettre en relief la nouveauté qu’offre la mise en culture d’annuelles par rapport à la cueillette sauvage. Les céréales et légumineuses annuelles ont des avantages fondamentaux : ils offrent une nourriture très calorique ainsi que des capacités de stockage inédites dans l’histoire, rendues possibles par des techniques céramiques innovantes. Cette facilité de stockage permet également une planification précise et un partage des récoltes pour les semis. La sédentarisation devient à ce moment précis, une nécessité.

Le problème avec les annuelles, c’est qu’elles nous obligent à aller dans le sens inverse de la succession écologique, c’est à dire retourner à une étape primaire de sols relativement superficiels et de milieux clairement ouverts, stade optimum pour leur développement. Pour cultiver les annuelles, nous sommes obliger de désertifier artificiellement le milieu : c’est la naissance du travail du sol et de la transformation radicale que cela va engendrer pour toute la biosphère planétaire.

succesion écologique VS agriculture

Accessoirement (mais ça ne l’est pas du tout), c’est le début de la « thésaurisation » de récoltes pour toute une année, donc le début de la richesse pour certains et d’une caste guerrière pour protéger ce butin. On peut y rajouter une caste cléricale pour contrôler une population toujours plus grandissante et nous sommes arrivés à la création du trio seigneur/armée/église qui façonna et façonne encore notre société depuis ses débuts…

De plus une certaine stabilisation du climat va permettre un essor de cette agriculture, facilitée par une prévisibilité des saisons rendant possible une planification des travaux et des récoltes.

L’abattis-brûlis, une technique efficace à double tranchant

C’est la plus vieille technique agricole au monde. Il est intéressant de savoir que cela reste la technique la plus employée encore aujourd’hui au niveau planétaire. Elle est très simple et s’appuie sur la faculté des écosystèmes forestiers à se régénérer et recréer de la fertilité naturellement.

Les arbres sont abattus puis brûlés 6 mois, 1 an après. Très rapidement on sème les céréales directement, sans forcément de travail du sol.

Les plantes cultivées trouvent de suite tout ce dont elles ont besoin : un milieu ouvert et lumineux, un sol incroyablement fertile (les sols forestiers restent l’optimum en terme de fertilité) et très riche en minéraux (les cendres) et des rendements pouvant rivaliser avec ce que l’agriculture industrielle peut donner de meilleur.

C’est une manière simple et efficace d’effectuer cette inversion nécessaire pour les annuelles et d’organiser un transfert de fertilité des arbres et arbustes aux plantes cultivées. MAIS, cette fertilité n’est pas durable et la culture durera un an, deux, voire 3 au grand maximum, les cultures devenant rapidement concurrencées par la flore forestière et les matières organiques et minérales s’étant largement lessivées. On laisse ensuite la forêt reprendre ses droit ainsi que le sens de sa succession écologique, allant toujours vers plus de fertilité. On pourra revenir sur ce terrain et refaire de la culture sur abattis-brûlis d’ici 20, 30 ans ou plus.

Sur le fond : c’est une ouverture de milieu, permettant la mise en lumière et la création de biotopes différents et surtout de lisières forestières très nombreuses. C’est le mode de régénération naturel de la forêt (mise en lumière, germination des graines d’arbres et de plantes pionnière, etc). Si on laisse la forêt se réinstaller, c’est plutôt une bonne chose au niveau de la biodiversité sur le long terme.

Ce système fonctionne à la condition absolue qu’on laisse à la forêt le temps de se régénérer. Et vous vous doutez bien que c’est à ce moment là que ça dérape…

La désertification néolithique

jabbaren-41

Comme je l’indiquais un peu plus haut, l’holocène (période commençant il y a 10000 ans avec la fin de la dernière glaciation) est caractérisée par un réchauffement très sensible du climat, ainsi qu’une relative stabilisation des températures. C’est dans ce contexte que les populations humaines ont rapidement explosées, aidées en cela par une agriculture qui, bien qu’archaïque, voit ses récoltes optimisées par une meilleur prévision des saisons.

La pression démographique poussant alors a intensifier l’agriculture d’abattis-brûlis, on rentre rapidement dans un cercle vicieux :

  • Augmentation de la surface défrichée chaque année,
  • donc diminution de la part de friche et forêt
  • donc retour sur une parcelle cultivée auparavant plus rapidement
  • donc diminution des rendements car la fertilité n’a pas été assez renouvelée
  • donc augmentation de la surface cultivée pour compenser la baisse de rendement

etc.

Sur des rotations qui étaient de 20, 30 ans, on passe à des rotations de plus en plus courtes. À terme, en cas de pression trop importante, le brûlis peut aboutir à la disparition de la forêt. C’est notamment ainsi qu’a disparu une grande partie de la forêt méditerranéenne au Néolithique, laissant la place aux formations dégradées (garrigue, maquis).

Il est ici intéressant de noter les formidables transformations géologiques et climatiques mises en œuvre par des humains ne possédant que des outils en pierre : l’érosion est telle que les zones en pentes s’érodent rapidement, les terrains accidentés deviennent caillouteux, la terre se retrouve dans les fonds de vallée, créant grand nombre de vallées à fond plat, les estuaires se bouchent et deviennent des deltas, la terre avance sur la mer dans certains cas de plusieurs dizaines de kilomètres.

Les zones cultivables vont légèrement augmenter de surface dans un premier temps grâce à l’alluvionnement. C’est la phase B de l’érosion : ce qui est lessivé (argiles, minéraux, matières organiques) sont donc des alluvions et vont se déposer en aval : vallées, rivières, fleuves, océan.

C’est désormais le règne du pâturage dans des espaces devenus impropres à la culture. Ce qui permet de tirer néanmoins 10% de ce que ces territoires pouvaient donner auparavant, mais surtout d’accélérer d’avantage l’érosion et la dégradation des sols.

Un autre magnifique exemple du résultat de l’action de l’Homme est la transformation du Sahara en désert, qui était une savane riche il y a 8000 ans et est devenu ce que l’on connait aujourd’hui en l’espace de 3000 ans d’agriculture sur brûlis. Exemple que l’on peut élargir aujourd’hui à l’ensemble du moyen-orient. Les rivières de lait et de miel du croissant fertile sont taries depuis très longtemps…

Comment alors continuer de nourrir correctement une population bien décidée à s’accroitre si les fondamentaux de la fertilité (la forêt ou silva) sont absents ou très endommagés?

C’est à ce moment qu’intervient le Saltus, qui, bien que semblant secondaire de prime abord, sera la source de fertilité qui nourrira l’Humanité jusqu’à maintenant…

La suite au prochain épisode!