Recréer un système agronomique artificiel : ager/saltus/silva

 

Cette hyper fertilité (matières organiques, minéraux, associations microbiennes et fongiques) présente sur place est conditionnée par la présence d’un couvert forestier à un stade suffisamment avancé. La disparition de la Silva va entraîner une crise de cette fertilité. Les hommes ont mangé leur pain blanc et vont devoir mettre en place des transferts de fertilité artificiels, créer de nouvelles stratégies pour retrouver la possibilité de cultiver leurs plantes annuelles dans de bonnes conditions.

A partir de l’antiquité on va définir 3 typologies de territoires agricoles. Héritée des romains (qui l’ont peut-être hérité des gaulois, très bons agriculteurs), cette nomenclature a profondément marqué le territoire rural et est à la base de cette nouvelle stratégie agricole post-brûlis :

  • l’ager : les zones cultivées à proprement parler : céréales, légumineuses. Ce sont des zones ouvertes, principalement labourées. La fertilité doit être importée car on est en début de succession écologique (retour à la tabula rasa) et tout est exporté pour l’Homme
  • le saltus : zones peu ou pas exploitées. Il comprend les prairies permanentes et tout un patchwork de zones semi-naturelles avec une dominance boisée : pré-vergers, ripisylve, haies, bandes enherbées, broussailles, zones humides etc… C’est principalement le lieu du pacage, l’Homme laissant au bétail le soin d’entretenir le saltus
  • la silva : la forêt sauvage ou exploitée.

C’était autrefois la silva qui avait le rôle de production de la fertilité pour l’ensemble du système. Ce rôle est désormais dévolu au saltus, laissé en périphérie de l’ager et dans les zones moins productives. La biomasse produite par le saltus est valorisée par les animaux domestiques et transférée sous forme de fumier soigneusement collecté et épandu dans les champs cultivés constitutifs de l’ager. C’est l’élément fondamental du bon fonctionnement des systèmes de polyculture-élevage.

Ce nouveau système, en plus des techniques de l’araire (premier pré-labour) de la jachère (historiquement, une succession de travaux du sol pour préparer les semences  d’automne) va permettre de mettre au point des stratégies agricoles innovantes et diversifiées. Il nécessite néanmoins de l’organisation fine et surtout beaucoup plus de travail que les premières formes d’agricultures, car les transferts de fertilités ne sont plus passifs et doivent être mis en place artificiellement (sans compter la désormais prévalence des céréales et leur cortège de travail du sol).

Il nécessite donc le maillage d’un saltus diversifié et productif sur tout le territoire et d’une gestion fine des fumures.

Ce dernier n’est pas qu’une source d’alimentation du bétail, il est multiproductif par essence : fruits, petits fruits, fruits à coques, arbres à fourrage, petit bois de chauffage et offrira les services écosystémiques que l’on connaît bien maintenant : protection bioclimatique, lutte contre l’érosion, source de fertilité en terme de matière organique et de carbone, gîte et couvert pour toute une faune auxiliaire, corridor écologique, …

Le Saltus, nouvelle variable d’ajustement de l’ager

A la fin du 20ème siècle, on propose pour faire suite à l’holocène, la désignation comme ère géologique actuelle d’anthropocène. Elle serait la période durant laquelle l’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau qu’elle est devenue une « force géologique » majeure capable de marquer la jusqu’à la croûte terrestre. On la daterait du 18ème siècle, début de l’ère industrielle. Or on l’a vu, les modifications bioclimatiques attribuées à l’Homme remonte à bien plus longtemps…

Après leurs premières catas du néolithique, les humains vont rapidement remettre le couvert. La découverte des premiers engrais de synthèse va permettre de s’émanciper du saltus comme puits de fertilité, on va gagner en plus de la surface de culture, quelle aubaine.

Après-guerre, le remembrement agricole va finir le boulot de destruction systématique de toutes ces « broussailles-qui-font-pas-propre ». C’est le règne des champs gigantesques à perte de vue, de l’arrachage des haies, des bosquets, des vieux vergers, du drainage des zones humides, et des primes de la PAC pour orchestrer tout ça d’une main de maître.

Après la silva, c’est au tour du saltus d’être englouti par l’insatiable ager tout-puissant et tout l’équilibre agro-sylvo-pastoral.

Et la nouvelle source de fertilité de nos sols vient désormais du pétrole exploité à l’autre bout du monde, raffiné et transformé à un autre bout et transporté sur des milliers de kilomètres par routes et sur mers. Si l’on rajoute les effets délétères sur la biosphère (pollution généralisée, eutrophisation, lessivage à grande échelle, effondrement de la biodiversité, raréfaction des ressources en eau, destruction progressive des sols agricoles etc), on peut se demander si finalement, le progrès en est vraiment un…

Ricardo et sa loi des avantages comparatifs est passé par là : les 3 composantes principales de nos systèmes agricoles sont désormais éclatés sur tout le territoire national et même désormais international :

  • l’Ager est principalement situé désormais dans la partie nord de la Loire : Beauce, Picardie, Champagne,…
  • Le plus gros de l’élevage se situe plutôt vers la Bretagne
  • Le reste de saltus, polyculture-élevage et d’exploitation de la forêt se trouve majoritairement au niveau des massifs.
  • Et sinon on nourrit aussi le bétail avec du tourteau de soja argentin…

On a donc un système destructuré, ou les transferts de fertilité nécessaire pour des agro-écosystèmes artificiels sont désormais impossibles. Un système totalement déficitaire qui coûte bien plus cher à entretenir et réparer ses conséquences que ce qu’il rapporte. En effet, les cycles des éléments étant brisés, on gère tout à tour les excès (engrais azotés, effluents d’élevage, pesticides) et les manques (matière organique, eau, vie du sol)

L’agriculture moderne est une impasse car il lui manque l’élément fondamental de tout système productif naturel qui boucle les cycles de nutriments de manière autonome : l’Arbre.

Le retour au Saltus

courtesy of Nick huggins consultancy

Résumons :

  • Dans le contexte des chasseurs-cueilleurs, les zones ouvertes, fermées sont réparties irrégulièrement sur le territoire car entretenues par le bétail sauvage. Il faut donc marcher pour trouver des écosystèmes différents. En revanche la fertilité due à la présence arborée est omniprésente.
  • Dans le contexte des premiers cultivateurs néolithiques, les différentes typologies d’espaces sont crées artificiellement par le feu et réparties régulièrement. La fertilité est abondante et ne demande pas de travail de transfert. A la limite que les rotations soient assez longues… Dans ce cas, c’est la silva qui domine, le saltus forme des mosaïques de paysages plus ou moins refermés car il remplace rapidement un ager fugace de quelques années.
  • Dans le nouveau contexte agricole hérité de l’antiquité, c’est donc le saltus qui joue le rôle de transfert de fertilité car il est omniprésent à la périphérie des champs cultivés (ager, mais vous l’aviez deviné) et multiforme (haies, bocages, friches, zones humides, etc…).
  • Actuellement, tout le système est éclaté : ager prépondérant, saltus détruit, silva reléguée à des reliques résiduelles. Et au sein même de l’ager, les productions qui pourraient éventuellement être dans une certaine synergie (élevage/culture) sont éclatées sur le territoire.

La vie de chasseurs-cueilleurs n’est plus possible ni souhaitable pour plein de raisons. La culture sur brûlis est d’un autre temps et globalement un bon gâchis. L’ancien système ager/silva/saltus n’était finalement pas mauvais mais comment l’adapter à des contextes et des moyens de production qui ont totalement changés ? Comment optimiser les intrants et l’énergie injectée pour que le système demande (beaucoup) moins d’effort qu’autrefois?

En pleine crise environnementale, alimentaire et même philosophique, on se pose beaucoup de questions car il faut bien avouer que notre mode de culture détruit notre environnement (parallèle intéressant qui est que ce que nous mangeons nous tue également). Des recherches, des expérimentations sont menées pour trouver des remèdes urgents. On redécouvre les fonctions écosystémiques des arbres, les fonctionnement des sols, le cycle de l’eau et les cycles biogéochimiques faisant marcher tout cela. Dans une certaine mesure on redécouvre aussi nos fondamentaux alimentaires…

Des solutions semblent alors émerger d’elles-même et fournissent beaucoup d’espoir pour l’avenir :

Ca ne vous rappelle rien?

L’humain est en train de réinventer les concepts agricoles qui l’ont fait vivre pendant des millénaires alors même que ce qu’il tient comme la norme est un clignement de paupière à son échelle.

 

Et la permaculture dans tout cela?

Elle en est l’essence même. Elle porte à bout de bras toutes ces techniques car elles sont la base d’une société humaine durable, telle que l’a été la nôtre pendant des lustres.

Elle est en fait le plan de montage, l’avènement d’un saltus optimisé, très productif et… omniprésent. Grâce au design, la conception permaculturelle permet de créer un maillage synergique de structures pérennes productives. Elle n’exclue pas l’ager, mais n’en fait pas le centre du système. Elle rééquilibre les 3 composantes fondamentales de ce qu’est un véritable système agro-sylvo-pastoral.

Car la silva n’est pas oubliée, c’est notre fameuse zone 5 en permaculture. Elle fait même partie intégrante de la conception dès le départ. Son influence doit être importante sur tout le système, dans toutes les zones grâce à des corridors écologiques et autres haies productives.

Loin de réinventer la roue ou d’être au top de la modernité, la permaculture telle que la décrit ses concepteurs Mollison et Holmgren, s’inspire des sociétés traditionnelles et des dernières découvertes en biologie, botanique, pédologie, bioclimatisme etc.

Elle est une synthèse de ce qui a été fait, un pont entre le passé et le présent, avec un goût certain pour un avenir d’abondance. Car le défi qui nous est donné aujourd’hui, c’est de faire rapidement une transition vers des méthodes d’alimentation et de production vertueuses, locales et diversifiées avant que l’agriculture industrielle ne finisse d’emporter la planète dans le gouffre. Car à ce moment là, nous ne pourrons plus compter sur une Nature riche et abondante pour nous sauver. C’est la contre partie de l’anthropocène…

 

Sources :

http://www.fao.org/docrep/x1880f/x1880f03.htm#la%20for%C3%AAt%20m%C3%A9diterran%C3%A9enne:%20espace%20%C3%A9cologique,%20richesse

http://histoiredemystifiee.blogspot.fr/2012/07/quand-l-afrique-du-nord-netait-pas.html

https://espacepolitique.revues.org/1495

courrier de l’environnement de l’INRA, n°57, juillet 2009

Histoire des agricultures du monde. Du Néolithique à la crise contemporaine, Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Seuil, Paris, 1997 (rééd. 1998, 2002)

Agriculture de régénération, Mark Sheppard, édition Imagine un colibri, 2016

L’agriculture ou la pire erreur de l’histoire de l’humanité (par Jared Diamond & Clive Dennis)