… ou petite autocritique des techniques toutes faites.

A une époque où le buzz est roi, et où une mode chasse l’autre à la vitesse d’un tweet, la permaculture n’échappe pas à la règle. On ne compte plus les solutions miracles, les kits tout-en-un pour reproduire le jardin d’Eden sur votre balcon, l’autonomie en 15 jours ou comment sauver la planète avec des tours à patate.
Les gens ont besoin de copier-coller facile à faire et à reproduire, des techniques, des outils qui demandent un minimum d’investissement pour un maximum de résultat (il va s’en dire).
Les mythes du jardin du paresseux et de la permabondance-en-3-semaines ont la dent dure et sont, il est vrai très vendeurs.
Mais contrairement à ce qui pourrait rassurer l’homme moderne occidental,  la nature ne peut être réduite à une équation mathématique simpliste et incomplète genre : Butte + paille = autosuffisance alimentaire + bonheur.

Comme j’ai coutume de le dire ce n’est pas compliqué mais c’est complexe : il y a tant de paramètres à gérer (équilibres et interactions physico-chimiques, influences macro et microclimatiques, synergies ou concurrences racinaires, état du sol, état du jardinier, etc) qu’assurer quoi que ce soit est très optimiste. De là certainement ce besoin avide de trucs faciles à reproduire parce que bon, faut que ça marche. Et vite.

Et de là sans doute rapidement quelques désillusions…

Je parlais d’autocritique car effectivement je suis passé également par ces passage forcés, ma venue à la ferme des escuroux avait justement l’objectif de tester toutes ces techniques et d’arrêter de parler comme un livre.

Je vous offre ici quelques conclusions issues de la pratique et de l’observation sur certains marronniers de la permaculture.
Amis qui cherchez des solutions prêtes à l’emploi, tournez casaque! Je viens semer le trouble et la désolation dans vos buttes autofertiles et des fois, même, je paille pas mon jardin.

La butte

source : https://www.permies.com/t/3069/a/41858/the-wheaton-eco-scale.jpg

 

 

Commençons tout de suite par la tête de gondole de la permaculture. J’en avais déjà parlé en long, en large et en travers dans ce très viel article.

Je n’enlèverais rien de particulier mais au contraire, je l’aggraderais de certaines remarques. Après avoir soulevé des m3 de terre, réalisé nombres de linéaires de buttes dans les règles de l’art (ou pas), je me suis aperçu de plusieurs choses :

  • J’ai la pêche mais ce n’est pas le cas de tout le monde, la terre est basse et lourde. La quantité de travail n’est pas négligeable et la dépense énergétique (surtout si l’on va chercher de la terre ailleurs) est conséquente. Alors : est-ce bien nécessaire? Le ratio énergie dépensée/énergie récoltée dépend fortement du type de sol et n’est donc pas forcément intéressant. Quand on a un sol riche, vivant et équilibré, il n’est pas forcément judicieux de le creuser pour « mettre des trucs dedans  » (j’y reviendrais) ainsi que de tout retourner tel un sanglier. C’est éventuellement justifié quand on a un sol pauvre et lessivable (voir l’exemple de Jean-Marie Lespinasse) que l’on veut améliorer petit à petit ou au contraire un sol engorgé d’eau que l’on veut surélever pour garder les racines au sec. Ce qui est d’ailleurs la raison d’être originelle des buttes de maraîchage (de « marais », zones historiques des productions légumières).
  • La butte de type « walner »(1.20 de large) aussi intéressante soit-elle pour les repiquages, les plantes pérennes, la création de micro-climat, la biodiversité etc, n’est absolument pas utilisable en tant que tel pour faire du maraîchage de production. Première larme : son profil arrondi si mignon n’est pas mécanisable, ne serais-ce qu’avec du matériel simple. Et c’est en partie là qu’on voit la première différence fondamentale entre le jardinage et le maraîchage.
  • Pour faire ses lignes de semis sur une butte il faut recréer du plat sur une pente (à part sur le sommet), donc la « casser ». Après pleins d’essais, je peux assurer maintenant que c’est juste un calvaire : on doit s’adapter à une structure qui n’est manifestement pas faite pour ça.
  • Le repiquage est très bien, mais certains légumes perdent de la vigueur et beaucoup de temps à être ainsi déracinés. Je pense en particuliers aux salades qui deviennent appétantes pour les limaces dès lors qu’elles sont repiquées, ainsi que les légumes racines appréciant peu ce genre de transferts.

 

Les alternatives :

  • la platebande, de profil beaucoup plus plat et légèrement surélevée, est régulièrement utilisée en maraîchage
  • le plat, qui après tout, s’il n’est pas piétiné et s’il est traité de manière intelligente est aussi vertueux que le reste. Pour ma part, je suis revenu à des zones plates (surélevées tout de même) pour pouvoir gérer les semis correctement et les plantes que je ne repiquerais pas.

 

La butte-avec-du-bois-dedans

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Un gros morceau. Largement débattu , et . Je rajouterais 3 choses :

  • après avoir essayé maintes fois et de différentes façons, je n’observe pas pour ma part de différences flagrantes sur la pousse des végétaux (mes plus vieilles ont 4 ans). Si différence il y a, ce qui est possible, il faudrait faire alors un protocole d’expérimentation ad hoc avec témoins, etc. Elle n’est pour ma part pas suffisante pour justifier tout le bazar nécessaire à sa mise en œuvre.
  • la logique fait qu’en l’absence d’oxygène, la décomposition du bois est TRES ralentie, voire stoppée. Des années après, je peux ressortir mes branches pour allumer un barbecue. C’est une bonne méthode pour obtenir du charbon naturel ou du pétrole, production potentiellement intéressante mais il reste à optimiser le process…
  • quand je n’arrive pas à me faire un avis sur quelque chose, je me pose toujours la question : comment ça se passe dans la Nature, pour essayer d’avoir un retour d’expérience de 4 milliards d’années en recherche et développement. Force est de constater que le bois tombe SUR le sol, sauf en cas de glissement de terrain. Dont acte…

 

La butte sandwich

Ou plutôt la VRAIE butte autofertile, c’est celle de type Morez. Déjà expliquée , ces différents horizons sont soigneusement réfléchis par rapport au cycle du carbone et de la dégradation de la matière organique. La gestion de l’eau est anticipée, etc.

PAR CONTRE : il faut des bras, de la matière première et du temps! Je laisse Robert Morez en parler mieux que moi :

 

 

Évidemment ce genre de travaux d’Hercule ne sont vraiment pertinents que pour les légumes gourmands, pour les sols dégradés, et les climats desséchants.

 

Le paillage

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Technique devenue incontournable pour la protection du sol, et pour cause. Néanmoins :

Avez-vous remarqué la prépondérance des problèmes de limaces ces dernières années, devenus proportionnels à l’engouement national pour la couverture du sol? Cette problématique peut devenir totalement ingérable en très peu de temps. Quelques pistes :

  • changer de mulch et dites adieu à la paille : c’est le pire des paillages, en particulier en ce qui concerne les sols lourds et froids. Peu nutritive et très pesante s’il pleut beaucoup, elle reste le 3 étoiles pour les gastéropodes qui y trouvent gîte et couvert idéal. Accessoirement, il reste très difficile de trouver de la paille bio… Préférez le foin (plus tassé, se décompose rapidement), les feuilles ou le BRF (bien composté tant qu’à faire).
  • le non-paillage : vade retro, satanas! Peut-être, néanmoins je fais des essais depuis 2 ans et lors des épisodes baveux, les seules salades que nous récoltons ne sont pas paillées. Le reste est  parti dans le tube digestif des mollusques. Selon le contexte climatique et en particulier lors des invasions de limaces, il peut donc être intéressant de supprimer temporairement le mulch pour laisser enfin les légumes pousser tranquillement. Ce qui, au final, vous en conviendrez, est bien l’objectif.
  • le paillage au printemps : son but est d’isoler le sol, en particulier l’hiver et l’été. Mais il isole également au printemps du réchauffement naturel et conserve le froid dans la terre! On peut perdre plusieurs semaines de pousse à cause de lui… La seule solution est de l’enlever dès les premiers rayons de soleils printaniers (et de le remettre l’été pour protéger le sol). Quel boulot me direz-vous, et vous avez raison. On peut préférer un mulch plutôt sombre comme de la litière forestière ou du BRF composté pour accentuer l’effet réchauffant (albedo).

 

Humification VS minéralisation :

Remplir son capital nourricier dans le sol, c’est bien. C’est l’objectif même du mulch : amener un maximum de matière organique de bonne qualité qui servira de « frigo » en éléments minéraux, en eau, etc. Mais cette phase d’humification du sol, si vitale qu’elle soit, ne sert pas à grand-chose si les plantes ne peuvent en profiter convenablement. La phase opposé est la minéralisation : la décomposition de la matière organique et donc la libération de tous les éléments qu’elle contient (la plante ne les absorbe pas en tant que tel, ils sont solubilisés par les bactéries). Cette phase de minéralisation est, dans l’inconscient collectif des permaculteurs, le diable personnifié, responsable de la désertification sur toute la planète. En effet on voit de suite l’image des sols agricoles désertiques, sans structure, sans vie et vidés de leur substance. Blâmer uniquement la minéralisation serait un peu simpliste si on ne prenait pas en compte que l’un ne va pas sans l’autre : humification et minéralisation sont les deux faces opposées du même système nourricier, contraires et pourtant imbriquées telles le ying et le yang.

En effet, on n’a pas de scrupules à vider un frigo si on le rempli régulièrement, ce qui est le cas avec le mulch (et d’autres techniques). De même qu’il ne sert à rien d’apporter des mètres cubes d’humus de toute sorte si l’on ne peut en faire profiter les plantes.

Comment « minéraliser » cette matière organique? attention ça pique :

  • travail du sol,
  • augmentation de sa température (suppression de la couche isolante de mulch),
  • apports de matières azotées (particulièrement animales : fumiers, etc).

Sans pratiques minéralisantes, si le sol a une bonne structure et est plein de vie, son potentiel de fertilité est largement inexploité. Et en particulier pour des légumes annuels qui sont TRES gourmands.

Alors ne soyons pas les capitalistes de l’humus! Comme l’argent, la matière organique est un flux qui doit circuler, rentrer dans le système, en ressortir et être toujours dans une dynamique. L’idée n’est pas de la capitaliser car quel est l’intérêt d’une tourbière pour faire pousser l’abondance? On peut se permettre de prendre à la Nature, à la condition sine qua non que l’on lui redonne régulièrement.

 

Conclusion

L’interventionnisme à tout crin est une résultante du besoin de l’homme de se rassurer face à une Nature qu’il ne comprend pas trop. Cette anthropisation permet parfois il est vrai des miracles, mais n’est pas toujours pertinente.

Une fois de plus, la diversité est le but mais aussi l’outil :

  • la butte a des avantages dans certaines circonstances mais un sol plat peut être pratique pour les semis, les oignons etc,
  • il peut être intéressant de faire des buttes autofertiles mais elles ne conviennent pas à tous les types de légumes
  • le paillage est très pratique en été mais pas aux intersaisons à cause des limaces, etc.
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Le chou kale, de taille moyenne, trône entre le brocolis vivace en arrière-plan et l’oseille-épinard, plus basse. La butte est rehaussée et paillée. C’est une zone de plantes vivaces ou semi-vivaces, travail : zéro. Certaines sont paillées en foin, d’autres en feuilles.

 

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3 tailles différentes pour des usages différents : butte rehaussée pour les cultures classiques de « repiquage » : salades, persil, chou etc…, butte-à-compost (destination de tous nos compostages domestiques) destinée aux solanacées et cucurbitacées gourmandes, et une plate-bande classique non paillée pour les semis divers et variés.

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A la bonne saison (photo prise fin décembre), on a un étagement optimisé entre les plantes très basses et les plus hautes. On a du très paillé, du paillé léger et du sol nu. Un sol classique, un sol moyennement fertile et un dernier « hyperfertile ».

Après quelques années d’expériences, mon jardin en permaculture ressemble à … pleins de jardin différents :

  • des zones en buttes intégrales,
  • des zones plus plates même si rehaussées,
  • du plat-à-la-papa,
  • des zones paillées en foin, feuilles, broyats (suivants les cultures),
  • des espaces non paillés,
  • etc, …
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Un « jardin pérenne » : arbustes, fruitiers, vivaces (aromatiques, couvre-sols et légumes)

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Un jeune jardin mandala sur butte, principalement utilisé pour le repiquage et la cueillette quotidienne ainsi que pour l’aspect esthétique.

La diversité est la clé. La dynamique, c’est la Vie! Pas de solutions données, pas de « kit miracle » mais un maximum d’espaces différents et des cultures que je tente de placer au meilleur emplacement suivant le contexte (et l’année!). Attention, un maximum de flop et de ratages également! Mais qui me permettent peu à peu de gagner en connaissances et de m’améliorer sans cesse.

Ne sous-estimez pas tout ce que vous pouvez apprendre par vous-même, l’autonomie ça commence peut être avant tout par là…