Depuis l’invention de l’agriculture, l’homo sapiens est passé d’une nourriture carnée d’origine sauvage à une origine d’élevage. Le sujet n’est pas de savoir si c’est bien ou mal, c’est un fait (un peu plus d’infos dans cet article). Le problème c’est que depuis la fin de la guerre, tout est devenu industriel et exponentiel. Les déséquilibres également.

Or, depuis quelques années, des courants végétariens, végans, anti-spécistes posent les bases d’un vrai questionnement sur notre rapport aux animaux, à notre environnement et donc à notre alimentation. Si la réflexion et le débat d’idée sont toujours bénéfiques, il se trouve qu’on entend un peu tout et n’importe quoi. Car se greffent sur ces questions fondamentales beaucoup de pathos et d’anthropocentrisme. A force de vivre déconnecté de la Nature et dans un entre-soi uniquement humain, on peut facilement glisser vers des impasses, des extrémités qui deviennent contre-productives.

L’objectif des trois prochains articles est de faire le point sur la place de tout ce beau monde, vue de la réalité biologique et naturelle, et de voir comment intégrer (ou pas) des animaux de manière éthique et pas forcément prédatrice dans un système en permaculture.

Attention, ce billet n’est absolument pas un plaidoyer pour le carnivorisme, ni une critique du végétarisme. Il se propose de remettre ce sujet dans un contexte global, celui de la permaculture qui inclut l’animal comme un élément clef avec toute les fonctionnalités et liens qui y sont associés.

Il n’apporte pas de réponse, mais se propose de participer à une réflexion dépassionnée et factuelle. Dépassionnée, hein?

 

De la vacuité d’imaginer un « système » efficace et autonome sans animaux

 

C’est bien le drame de notre société mécaniste et réductionniste d’isoler chaque partie de l’ensemble et de donner de fait une vision tronquée et parcellaire. Passage des chasseurs-cueilleurs à l’agriculture? Vision judéo-chrétienne badass? Rôle controversé des Lumières? Capitalisme financier et extractivisme nécessaire à  sa maintenance? Peu importe. C’est désormais culturel, cultuel et fait partie intégrante de notre paradigme occidental. Et la méconnaissance et le peu d’intérêt accordé à tout ce qui ne touche pas directement homo sapiens n’arrange rien…

Heureusement la science avance et avec elle une compréhension accrue des fonctionnements subtils de la biosphère et de ses interactions profondes. Ces dernières années ont été riches en découvertes de toutes sortes, redonnant peu à peu des détails et des couleurs au tableau global du monde qui nous entoure : les trois règnes (animaux, végétaux, minéraux) sont intrinsèquement liés les uns aux autres, dans l’espace et le temps. Enlevez une toute petite partie de l’un d’eux et le système se casse la figure, à court, moyen ou long terme. C’est une question d’équilibre :

Les êtres vivants autotrophes (les végétaux) produisent leur propre matière grâce à la photosynthèse. Les êtres vivant hétérotrophes (les animaux) n’en sont pas capables et sont donc obligés de manger d’autres êtres vivants pour produire leur biomasse. Ils peuvent être herbivores, carnivores, mais également parasites voire même coprophages. Tous les écosystèmes de la planète Terre (un institut de Recherche et Développement de plusieurs milliards d’années) fonctionnent de cette façon. Et il y a fort à parier que ça va continuer.

Donc vous l’avez compris j’espère, tout sur cette planète est lié. D’une manière ou d’une autre, dans le temps et l’espace, des interactions fortes ou faibles, directes ou différées, uni ou multidirectionnelles  lient chaque élément du système-monde. C’est un système global, incluant tous les règnes (animaux/végétaux/minéraux), mais également le climat, la géologie, le cycle des éléments, etc. Tous sont intrinsèquement liés les uns aux autres, dans l’espace et le temps. Enlevez une toute petite partie de l’un d’eux et le système se casse la figure, à court, moyen ou long terme. C’est une question d’équilibre.

 

  • Les plus petits, multitude invisible et microscopique, gluante et grouillante, nous les foulons de nos pieds tous les jours sans même y penser. Quand bien même y penserions-nous que nous le ferions sans vergogne. Leur rôle est simplement vital : ils permettent à la Vie d’être et de perdurer : recyclage des éléments, création, aération de l’écosystème-sol, transformation des matières organiques fraîches en composés humiques, source de fertilité des sols et brique élémentaire de la pyramide alimentaire. Je ne parle même pas ici des bactéries, virus, protozoaires divers et variés qui représentent ni plus ni moins que les 95% des formes de Vie sur la planète et sans qui aucun être vivant ne le serait, vivant.

Ce magnifique reportage diffusé sur Arte, dont la bande annonce donne une mise en abîme de ce monde gigantesque et pourtant totalement inconnu.

  • Les carnivores : une étude internationale publiée dans Science le 9 janvier 2014  se penche sur la situation des 31 plus grands mammifères carnivores, et plus précisément sur le sort de 7 d’entre eux : le lion africain, le lynx européen, le léopard, le loup gris, le puma, la loutre de mer et le dingo en Australie. Résultat : 19 d’entre eux sont classés comme  » menacés  » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et 17 occupent aujourd’hui une aire réduite de plus de moitié par rapport à leur territoire ancestral.

En plus pour certains (rares) d’être potentiellement dangereux, les carnivores ont le mauvais goût de choisir plutôt les grosses bêtes paresseuses et bien grasses de l’élevage plutôt que les petites bestioles rapides et coriaces de la forêt. A part la régulation, voire leur éradication pour les motifs précédents, les causes de leur disparition sont nombreuses : disparition des habitats naturels, abattage (pour la viande, la fourrure ou la médecine traditionnelle), raréfaction des proies, maladies, pollution, changement climatique… Ces animaux sont d’autant plus sensibles aux effets de ces actions car, du fait de leur position terminale dans la chaîne alimentaire, ils sont déjà en effectifs restreints et ont besoin de vastes terrains de chasse.

Or, cette étude montre que la raréfaction voire la disparition des grands carnivores engendre des bouleversements écosystémiques mais aussi économiques.

 

Ce magnifique reportage, abondamment diffusé sur les réseaux sociaux, démontre brillamment le rôle fondamental de « gestion » des grands carnivores sur tout le reste de l’écosystème.

  • Les herbivores : Ces derniers font l’objet de l’article suivant, vus sous le prisme des animaux d’élevage. En effet cette question est fondamentale : un nouveau rapport de la FAO affirme que l’élevage est l’une des causes principales des problèmes d’environnement les plus pressants, à savoir le réchauffement de la planète, la dégradation des terres, la pollution de l’atmosphère et des eaux et la perte de biodiversité. Imaginez que l’élevage occupe 26% des terres émergées! 70% des terres boisées de l’Amazonie servent désormais de pâturages…

Or en grattant un peu cette problématique, on comprend qu’il s’agit de savoir de quel élevage on parle : aujourd’hui, 80% de la croissance de ce secteur est le fait des systèmes industriels. Des systèmes qui, comme il se doit, sont complètements déments : pollution de l’air, de l’eau et des milieux aquatiques, dégradations des terres, destruction de la biodiversité, déforestation, réchauffement climatique etc… De plus, une levée de bouclier salutaire se met en place contre la dérive génocidaire et absolument inhumaine (si l’on peut dire) des conditions d’élevage et d’abattage des animaux.

Vu sous cet angle, il peux sembler légitime et même d’utilité générale de réduire drastiquement sa consommation de viande, voire l’abroger totalement, elle et ses produits dérivés (cuirs, fourrures, lait, etc) pour ne plus cautionner cette horreur.

Mais chaque extrême apporte avec lui son lot d’œillères et d’approximations. Car c’est bien l’élevage INDUSTRIEL qui est en tort et il serait terriblement contreproductif de vider le bébé avec l’eau du bain. Nous verrons donc dans cet article comment une gestion intelligente de l’élevage peut, non seulement, ne pas nuire à la biosphère mais régler de nombreux problèmes et, peut-être même… sauver la planète?

 

La permaculture se propose de changer de paradigme, ou en tout cas d’en imaginer d’autres. Le côté manichéen et dualiste (gentil/méchant, kawaï/moche, etc) doit pouvoir s’effacer derrière une réalité sans doute moins confortable mais équilibrée et harmonieuse, s’inspirant comme il se doit des écosystèmes naturels.

 

Comment dans ce cas, intégrer « éthiquement » des animaux dans votre système?

Il y a une chose qui est très souvent oubliée, c’est la raison d’être de la permaculture. Et celle-ci peut nous aider à répondre à de nombreuses questions.

Petit rappel : la raison d’être de ce que tout le monde désormais brandi comme un étendard (à tort ou à raison) part d’une question de base très simple : « qu’est-ce qui peut définir une société humaine durable »? La réponse, donnée à l’époque par Mollison et Holmgren repose sur trois piliers :

  • Prendre soin de la Terre : du sol, de l’air, de l’eau, des animaux, etc…
  • Prendre soin des Humains : nourriture, santé, culture, etc…
  • Partager les surplus.

(Plus d’infos ici)

En général, quand je ne sais pas me positionner, quand je doute sur ce que je dois faire, je me repose sur cette trinité (saint Bill priez pour nous). Dans ce cas, comment intégrer au « mieux » des animaux et que ce soit « perma »?

  • Prendre soin d’eux! et ça commence par ça : des animaux heureux, bien traités, bien nourris, au chaud, avec tous leurs besoins remplis (alimentaires, sociaux, d’espace, etc). Ce point fera l’objet d’un autre article. Et oubliez les poules en cages sur le balcon, merci.
  • Prendre soin des Humains : que le bien-être des animaux n’entre pas non plus en opposition avec celui de leurs propriétaires (trop de bruits, de travail, d’argent, de soucis) mais qu’au contraire il y contribue.
  • Partager les surplus : et c’est là que se trouve la variable d’ajustement pour un système à objectif de production de viande ou non.

Prenons un exemple : vous avez 4 poules, un coq. Juste proportion par rapport à l’espace que vous avez, vos besoins en œufs, le bien-être des animaux etc. Vous  laissez couver des œufs et vous vous retrouvez avec 5 poussins! magnifique! la famille s’agrandit pour le plaisir des petits et des grands.

Les poussins deviennent adultes : besoin de plus de nourriture donc plus de travail, potentiellement plus de dépenses. Moins d’espace, donc concurrence pour l’espace, la nourriture => stress, destruction de l’habitat. Il y a d’autres coqs dans la couvée : concurrence pour les poules, combats, stress pour toute la basse-cour, etc.

La réponse à ce genre de déséquilibre dans la Nature est sans appel : prédation accrue car les animaux sont plus nombreux et plus faibles (maladie, famine etc).

Votre système, lui n’est pas la Nature : c’est vous qui le construisez, par rapport à vos besoins, et votre contexte. Vous êtes libres d’orienter son évolution, soit :

  • en n’ayant pas de coq, donc pas de problème de poussins. Mais attention à la 1ère éthique, vous voyez ce que je veux dire mesdames?
  • en ne laissant pas couver les œufs, donc plus de poussins ou alors un minimum pour compenser la mortalité naturelle
  • en mangeant les « surplus » de poules tous les ans. Du coup, votre problème devient une solution. Ethique ou pas, ça, c’est de votre ressort.

 

Toto  la mascotte, élevé au biberon car délaissée par sa mère.

Un autre exemple, ici à la ferme des Escuroux. Il y a quelques années j’ai décidé d’avoir des brebis pour entretenir les espaces de prairies du lieu. J’en suis arrivé à la conclusion que, globalement, il me faut entre 6 et 8 bêtes pour maintenir une pression de pâturage suffisante pendant la belle saison, sans être obligé de compenser par du fourrage les étés trop secs et sans dommages sur les sols et les plantes. Je peux m’arrêter là. Où je peux faire saillir les brebis dans l’été pour avoir des agneaux l’année d’après et donc du lait (et potentiellement du fromage l’hiver) et de la viande à disposition pour l’année. Mais c’est moi qui choisi chaque année suivant mes objectifs, mes conditions, etc. Cette année par exemple il n’y aura pas, pour diverses raisons, de mises bas ni donc de viande pour 2018.

 

Ainsi, étant les chefs d’orchestre de notre petit écosystème personnel, nous pouvons décider de conserver uniquement les fonctions intrinsèques de chaque animal ou décider d’en rajouter une, en accord avec nos convictions. Il n’y a donc pas d’extrémités à avoir dans un sens comme dans un autre, c’est une fois de plus in fine une question d’objectifs clairement définis et de conception.

L’objectif étant votre bien-être, et celui de vos animaux, le reste (la mise à mort) vous reviens selon votre éthique et vos besoins.

Je terminerais par dire « Attention à l’anthropocentrisme! ». Notre vision est terriblement culturelle, nos échelles de valeurs également. L’humain occidental et urbain a un rapport très particulier à la Mort et élabore nombres de stratagèmes pour l’évincer de son cadre de vie. En externalisant les mises à mort de son environnement : les abattoirs, ou alors en supprimant totalement la viande de son alimentation, rendant de facto les exécutions inutiles. Même si nos agro-écosystèmes sont artificiels et que nous maîtrisons l’alpha et l’oméga de tout ce qui y vit, avec éthique, respect et amour, les lois naturelles demeurent. Qu’on le veuille ou non.

La Nature n’est ni morale ni immorale, elle est glorieusement, radieusement amorale. Théodore Monod