Et maintenant dans le vif du sujet!

Voilà un volet de la permaculture qui est rarement mis en avant, ni traité. Première raison :  l’élevage est contraignant et complexe. C’est une (grande) responsabilité, ça vous empêche de partir en vacances et nécessite des investissements en terrain, infrastructures adéquates, soins vétérinaires, nourriture etc. Deuxième raison, l’élevage reste destiné principalement aux ruraux, même si la ville peut offrir quelques opportunités. Autre raison ne nous leurrons pas, l’objectif devient peu tendance actuellement : c’est à dire la production de protéines animales pour la consommation humaine (la viande, quoi). Comme vu précédemment, c’est un débat philosophique et sociologique important et d’actualité… Mais les animaux font intégralement partie des écosystèmes et à ce titre ont un grand nombre de fonctions fondamentales pour la bonne marche de ces derniers. Des services gratuits, renouvelables, sans jours fériés, ponts et vacances scolaires. Il serait dommage de s’en priver.

Une fois de plus, l’objectif étant d’aller dans le sens de la Nature et non contre elle, on va se servir de ce modèle et l’adapter à nos besoins. Nous allons nous pencher sur le petit élevage en insistant sur les particularités et fonctions intrinsèques de chaque bébête. Je détaillerais chaque bestiole une par une, en insistant à chaque fois sur ses besoins, ses produits et les synergies possibles avec d’autres, car oui, on peut multi-étager les animaux!

Non, pas comme ça

(Non, pas comme ça…)

Chaque animal sera détaillé de manière succincte et forcément exhaustive, si vous avez des questions bien spécifiques je vous invite à aller chercher le détail… ailleurs. Merci.

Nous verrons ensuite un exemple concret d’application sur une ferme existante. Je vous invite à me faire part de vos remarques, autres exemples et critiques constructives en commentaires.

La poule :

Animal emblématique de la permaculture (avec la limace), c’est l’élément multifonctionnel, le « couteau suisse » le plus facile et le moins exigeant.

 

Besoins :

  • abris : un sol intérieur régulièrement nettoyé, pas trop froid ! Perchoir, et nichoirs sont de mise
  • enclos : environ 20m² /animal
  • eau fraîche et propre (avec une goutte de vinaigre de cidre contre la coccidiose)
  • sable et cendres pour se gratter
  • nourriture : omnivore, grains, verdure, insectes, fruits, etc…

Produits/fonctions :

  • œufs, viande
  • plumes (excellent engrais riche en phosphore et oligo-éléments)
  • fumure : fientes pailleuses
  • recycleur officiel des déchets organiques de la maison
  • désherbeur et « nettoyeur » quand parquée sur de petits espaces (préparation du sol).

Synergies possibles : tracteur à poule, car oui, il y a une page wikipedia sur le sujet!

 

Le Canard :

Besoins :

  • abris (sommaire)
  • eau : absolument nécessaire pour leur bonne santé (je vous rappelle que c’est leur biotope), elle peut être propre, mais elle ne le restera pas, pas d’inquiétude
  • nourriture : certains comme le colvert sont omnivores : ils broutent, mangent des vers, lentilles d’eau, végétaux de bordures, insectes, du grain, restes de cuisine.
  • Espace : 20m² pour un couple est le minimum

Produits/fonctions :

  • excellente viande, œufs
  • broute l’herbe
  • peut valoriser une zone humide non utilisée

Synergies possibles : les canes sont de très mauvaises couveuses, les poules peuvent remplir ce poste à leur place. Attention à ne pas mélanger canards et poules, car les premiers vont salir systématiquement l’eau des deuxièmes, entraînant un risque de maladie…

Le mythe du coureur indien (race de canards mangeurs de limaces) s’effondre quand ils ont fini les limaces dans le jardin. Après ils mangent le jardin. A gérer donc….

 

La Vache :

Besoins : L’autonomie en produits laitiers à un coût :

  • 40 à 50 litres d’eau par jour, jusqu’à 100 litres en période de lactation !
  • Doit être complémenté l’hiver : foin, maïs, betteraves, choux fourragers
  • surveillance quotidienne
  • 10000m² de pâture par animal.

Produits/fonctions :

  • Après la naissance du veau, la vache produit environ 20 litres de lait/jours, puis la production diminue.
  • Un veau/an
  • entretien des espaces enherbées, fertilisation naturelle,
  • matérialisation des courbes de niveau par piétinement dans les terrains en pente (les moutons ont cette fonction également)
  • fumier d’excellente qualité pour les cultures, composts.

Synergies possibles : résidus de la transformation du lait (petit lait) utilisable pour les porcs

 

Chèvres :

A part dans les régions vraiment ingrates ou s’il n’y a que des broussailles (dans l’optique d’une rotation avec d’autres animaux), je déconseille fortement l’utilisation des chèvres à la limite que des clôtures solides et hautes soient mises en place de même qu’une surveillance fréquente!!

Besoins :

  • très bonne clôture
  • 6 m² d’abri et 100 m² minimum de parc pour 2 chèvres
  • mangent…. tout.
  • Moins sensible aux maladies.

Produits/fonctions

  • viande, lait,
  • fumier de bonne qualité pour les cultures, composts.
  • excellente débroussailleuse, la seule à pouvoir tirer parti et valoriser rapidement les broussailles. Elle peut être utilisée pour inverser de façon naturelle l’évolution de l’écosystème vers la forêt : retour vers la prairie. Astuce : s’arrêter avant le désert !

 

Moutons :

Pour ma part, le meilleur compromis besoins/produits.

Besoins :

  • 2000m²/mouton, supplémentation en foin et grain
  • bonnes clôtures, présence fréquente
  • eau fraîche et propre
  • une tonte par an, obligatoire pour le bien des animaux. Ce n’est pas de la torture gratuite pour être vilain avec les gentils moutons : ces derniers ont été sélectionnés pendant des siècles pour produire « anormalement » de la laine et donc être tondus tous les ans. Ne pas avoir tondu un mouton alors qu’il fait 40°C à l’ombre, ça, c’est de la maltraitance.

Produits/fonctions :

  • viande,
  • laine : suivant la race du mouton, la qualité de la laine, sa quantité et sa couleur varie fortement. Se renseigner avant s’il y a un projet de récupération des fibres
  • Assez bon entretien des pâtures mais laisse des refus qui finissent par s’ensauvager, pourra si possible être complété par des bovins ou des équins
  • fumier de bonne qualité pour les cultures, composts.

Remarque : tous les ruminants mangent autant l’herbe que les feuilles : ce peut être un problème si escapade il y a dans votre forêt-jardin. Mais si vous prenez cet aspect des choses en compte, il devient une très bonne chose. Vous pouvez donc concevoir votre système en rajoutant des arbres et arbustes fourragers qui compléteront la ration tout au long de l’année et même l’hiver, permettant une gestion plus fine des pâturages (voir l’article précédent).

 

Le cochon :

Besoins :

  • mange beaucoup, 2 fois par jour et à heures régulières
  • aime l’eau, pour son plaisir et sa santé
  • aime la propreté, l’ombre

Produits/fonctions :

  • viande, compagnie (petits cochons asiatiques)
  • poubelle de table ultime
  • fouisseur, laboureur
  • peut être utilisé pour préparer le sol, finir le boulot de nettoyage forestier après les chèvres.

 

Le lapin :

Besoins :

  • eau, foin, herbe, grain
  • observation régulière (sensible aux maladies)

Produits/fonctions :

  • viande, fiente
  • broute l’herbe
  • fourrure, colle de peau de lapin.

 

Un cas concret de synergies productives entre les animaux :

Pour optimiser une surface, sans faire de sous ni de sur-pâturage, on peut (on doit) multi-étager les animaux. Il ne s’agit pas de faire un tas avec les gros animaux en bas et les poules sur le sommet. On est en permaculture : il s’agit de créer des synergies entre différents éléments : que tout ou partie de leurs besoins soient remplis par les produits/fonctions des autres.

Voici un bel exemple d’application que celui de la ferme Polyface de Joel Salatin :

 

C’est une ferme familiale de 200 hectares qui travaille sur ce qu’on appelle l « agriculture de régénération » offrant en plus de productions diversifiées et de qualité, des services écosystémiques tels que la régénération des sols agricoles par un systèmes ingénieux de combinaison de différents élevages : bovins, porcs, volaille, lapins.

Joel Salatin s’inspire de la migration des grands herbivores dans ses rotations de pâturage pour reproduire cette synergie si particulière entre le bétail et la santé de l’écosystème. Pour plus d’explications voir l’article précédent.

Un demi-hectare d’herbe saine peut séquestrer plus de carbone que 2000 vaches se nourrissant d’herbe, peuvent émettre. Comme le fait de planter des arbres, le stockage du carbone dans le sol peut être solutionné de manière simple… A la ferme Polyface, les vaches sont donc gérées sur pâturage mobile, avec un approvisionnement en eau mobile et des « remorques à ombre ».

Les clôtures électriques portables contiennent le troupeau, et le déplacement des vaches s’effectue sans problème car elles aiment être amenées à de la nouvelle herbe fraîche et sucrée.

Copiant le milieu naturel, les volailles arrivent 3 à 4 jours plus tard sur les paddocks broutés. Elles sont contenues en clôtures électriques avec leur poulailler portable pour les pondeuses et les poulets. Les vaches ont laissé leurs bouses et des insectes ont pondu dedans. Les poules étalent alors les bouses dans le pré, tout en fertilisant encore un peu plus et en offrant des œufs. Cette méthode nettoie, fume et désinfecte les pâturages. Elles sont bougées sur de nouvelles terres dès qu’il est nécessaire et complémentées en grain.

Joel Salatin met 50 porcs sur 1/4 d’hectare en paddock avec 2 tonnes de nourriture. Les porcs ratissent les environs et mangent des insectes, ensuite, et avant qu’ils n’abîment trop les pâtures, ils sont envoyés en forêt dans un parc de 2 hectares. Ils arrachent les ronces, les repousses d’arbre, mangent les insectes affectant les arbres, éparpillent les spores de champignons et fument les sols : ils valorisent ainsi les espaces forestiers. Ils peuvent être utilisés pour préparer de nouvelles pâtures et des zones maraîchères.

Ils alternent également dans les rotations dindes, dindons et lapins en cages mobiles.

Les serres, qui servent en été à des fins maraîchères sont utilisées en hiver pour accueillir porcs, lapins et poulets. Les porcs vivent au niveau du sol, les poules au-dessus d’eux et les lapins dans des cages sur les côtés. Synergies : les porcs raffolent des crottes de lapin, les serres offrent un abri aux animaux qui laissent derrière eux un environnement bien désherbé et fumé : par ailleurs, en mélangeant les espèces animales, les agents pathogènes sont beaucoup moins offensifs (phénomène de confusion).

Les vaches sont quand à elles logées dans des étables ouvertes. La litière reste sur place et est entretenue à même le sol. Elle reste saine et chaude tout l’hiver. En même temps, est semé régulièrement du maïs et de l’orge qui vont fermenter. Les mangeoires et les abreuvoir sont conçus pour être rehaussés tout au long de l’hiver car la litière au printemps peut représenter 1,20m de hauteur !

A la belle saison, les vaches repartent au pâturage et sont remplacées par les cochons qui vont remuer toutes cette litière à la recherche de ce maïs fermenté dont ils raffolent. Ils aèrent donc ce mélange et ainsi le phénomène de compostage peut véritablement débuter. Il est placé ensuite à l’extérieur, est mis en sac et vendu.

On met donc en avant le comportement fouisseur du cochon qui remplace l’énergie fossile d’un tracteur ou d’un retourneur d’andain. A savoir qu’on peut également utiliser des poules pour faire ce travail, mais les tas seront en andain.

Conclusion :

Ces quelques infos et cet exemple peuvent vous aider à vous faire une idée de ce que peut être l’élevage en permaculture : inclusif et synergique. A savoir que le fil d’Ariane reste le bien être des animaux. Si vous n’êtes pas certains de pouvoir leur offrir votre attention quotidiennement : abstenez-vous!

Car il ne s’agit pas d’une butte paillée dans un jardin, cela nécessite une bonne connaissance des animaux mais surtout une observation continuelle et fine.

C’est effectivement une lourde responsabilité, un gros investissement de départ et des soucis potentiels. Mais vous avez également là l’outil ultime d’un système résilient, complémentaire avec toutes les cultures et productions possibles. Un véritable écosystème cultivé productif et offrant, s’il est bien géré, des services écosystémiques inestimables. De l’importance d’une conception fine pour gérer cette diversité animale. Un design de ferme? Ce sera l’objet du prochain article 😉