« Si la population comprenait le système bancaire, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin. » Henri Ford

 

Nous allons continuer notre exploration des différentes « pétales » de la fleur de la permaculture avec une halte inattendue dans le champs économique. Nous le savons, dans un système global, on ne peut isoler les éléments les uns des autres : ils sont inter-reliés. Certains de ces liens sont étroits et bien connus, par exemple, notre mode de consommation et notre impact sur la biosphère (déchets, destruction des écosystèmes, etc). D’autres sont plus flous et indirects, alors qu’ils ont une influence prédominante sur tout le reste. Ils sont même les précurseurs de tous les autres. Une fois de plus, il y a un intérêt relatif à maudire les effets et à en chérir les causes. Encore faut-il mettre le doigt dessus…

Le ver est dans le fruit depuis (presque) le début, par le principe-même de création monétaire. Il a été déjà expliqué maintes fois : j’en ferai donc seulement un rapide résumé, avant de présenter la June, une alternative qui m’a beaucoup parlé en tant que permaculteur et me parait aller dans le bon sens. Sans condamner troc, monnaies locales et coups de main, bien entendu, car cette solution n’exclue pas les autres ! Comme dit un des premiers principes de la permaculture, « chaque fonction doit être remplie par plusieurs éléments ». Et, qu’on le veuille ou non, l’argent reste le meilleur outil de circulation des énergies, des biens et des services, à condition qu’il participe de l’éthique de la permaculture.

 

La monnaie-dette : l’origine de tous les maux?

 

Revenons d’abord sur les bases de la création monétaire et du système qu’elle sous-tend. C’est un sujet que nous connaissons assez mal, alors qu’il est fondamental dans la construction de notre société et que ses conséquences sont omniprésentes.

Les banques privées prêtent l’argent et le créent ainsi, ex nihilo. Pas à partir de leur bénéfice ou du capital déposé, mais directement à partir des promesses de remboursement des emprunteurs. La création monétaire telle que nous la connaissons repose donc sur une « croyance », une reconnaissance entre les capacités de remboursement de l’emprunteur et la capacité de prêter (avec intérêts) du banquier.

La quantité totale d’argent n’a qu’une limite : celle du montant totale de la dette. Plus il y a de crédit, plus il y a d’argent. Et plus on veut d’argent, plus il faut de dette. CQFD.

Ce système de course absurde au crédit est vital pour la stabilité du système monétaire et il implique une autre chose : la croissance. Car il faut bien « aller de l’avant », créer de nouveaux besoins, produits et services pour emprunter et créer de l’argent supplémentaire (et des intérêts supplémentaires).

Quand on parle d’un taux de 3% de croissance, on pourrait croire qu’il s’agit d’un taux constant, or il s’agit du taux qui se rajoute à celui de l’année d’avant (3% de plus que le dernier exercice). La courbe de la « croissance » n’est pas linéaire donc, mais c’est une exponentielle. J’en parlais dans un précédent article sur l’effondrement : la caractéristique d’une courbe exponentielle est l’emballement. C’est un marqueur que le système va nécessairement atteindre un pic et s’effondrer. Pour rappel :

Voilà, in fine ce que cela implique : toujours plus de ressources, de consommations, de guerres, de déchets pour entretenir un système qui se condamne lui-même.

Et si cette « transition » dont on nous rebat les oreilles commençait avec le début de tout : l’argent?

Un documentaire très connu fait le tour du sujet : l’argent-dette de Paul Grignon.

 

La théorie relative de la monnaie

Au début des années 2010, l’ingénieur français Stéphane Laborde développe mathématiquement le concept de monnaie libre dans son ouvrage « Théorie relative de la monnaie (TRM)« . En opposition avec les différents types de création monétaires actuels et, évidemment, celui de la dette, il montre à partir de principes de base les règles à adopter pour avoir une monnaie équitable.

Selon la TRM, une monnaie libre est une monnaie fondée sur un dividende universel, ne dépendant que de la masse monétaire à l’instant considéré, du nombre d’individus membres de la monnaie et de leur espérance de vie moyenne.

Cette idée brillante est alors reprise par une poignée de joyeux geeks et de développeurs pour incarner cette théorie dans le réel : une nouvelle monnaie est née.

 

Une cryptomonnaie vertueuse

 

La monnaie libre (appelée « june » ou « G1 ») est bien une « cryptomonnaie », car elle requiert l’utilisation de la blockchain. Mais attention! Elle n’a rien à voir avec le bitcoin par exemple, catastrophe écologique et éthique. Avec une consommation énergétique équivalente à celle de l’Irlande, pour une monnaie uniquement spéculative et capitaliste, il représente l’achèvement de la logique morbide de création monétaire…

Le logiciel créant la monnaie libre s’appelle Duniter. Contrairement au bitcoin, la monnaie n’est pas « minée » (ce qui représente la plus grosse empreinte environnementale des cryptomonnaies). Elle est créée par des humains, pas par des machines, j’y reviendrai.

Chaque utilisateur peut télécharger le logiciel et permet de faire fonctionner des « nœuds » en pair-à-pair pour sécuriser le réseau et faire fonctionner la monnaie. Pas de fermes de serveurs en Chine fonctionnant au charbon, pas de course à la puissance ou d’incitation au minage. La dépense énergétique est très faible. On peut même calculer des blocks (une base de donnée partagée, répliquée, et écrite de façon décentralisée) avec un ordinateur de faible puissance, voire un simple raspberry PI.

 

Un revenu de base??

Duniter cherche donc à émettre une monnaie libre au sens de la théorie relative de la monnaie. Elle est émise par un Dividende Universel (DU) quotidien, de manière symétrique entre ses membres, passés, présents et futurs :

  • La monnaie est co-créée par chacun et est assimilable à une forme de revenu de base financé par la création monétaire ;
  • L’émission monétaire ne privilégie personne, que ce soit en différents endroits à un instant t, ou entre des périodes séparées dans le temps ;
  • L’outil monétaire étant co-créé, il permet de mesurer les échanges à égalité entre chaque individu, créant une véritable « monnaie commune ».

La création monétaire est donc réalisée par les humains, et non pas par les machines, ni les entreprises. Ce sont les humains qui, en pair à pair, se reconnaissent et valident le droit de co-créer le DU, qui est pour l’instant de 10.04G1/jour.

L’idée d’un revenu de base fait son chemin dans l’opinion publique. Dans ce cas, il est la condition sine qua none de l’émission de la monnaie.

La seule action requise pour bénéficier de ce droit de production via le Dividende Universel est de devenir membre de la Toile de confiance.

 

Une monnaie qui crée des liens

 

Cette aventure peut sembler un truc de geek, virtuel et déconnecté de la réalité. Or, comme ce sont les humains qui créent la monnaie, il y a un prérequis pour y entrer : se rencontrer ! Tout individu souhaitant participer à la monnaie libre et obtenir son dividende universel se doit d’aller à des rencontres, des « apéros monnaie libre », pour se faire reconnaître par ses pairs. Boire des canons pour obtenir un revenu de base : sacré changement de paradigme !

C’est ce qu’on appelle la toile de confiance. La reconnaissance de ses pairs (vérifier que vous êtes bien un être humain et pas un bot), par la conversation, l’échange autour de la monnaie libre ou autre, prend la forme d’une « certification », réalisée via le site Césium. Mais attention ! Certain(e)s ne certifient jamais le premier soir !

Au bout de 5 certifications, vous êtes membres de G1 et vous créez de la monnaie quotidiennement : le DU.

 

Que faire avec la June?

Il n’y a pas de conversion possible avec l’euro. Aucun prix n’est fixé dans un barème ou un quota. Chacun fixe en conscience le tarif qui lui paraît adapté. S’il convient à une autre personne, le marché peut avoir lieu. C’est totalement différent d’une monnaie basée sur l’offre et la demande et la fixation des prix. C’est l’utilité qu’on aura du service ou du bien qui fait sa valeur. Sinon, comme avec les autres monnaies, on peut :

  • acheter/vendre : il existe des sites analogues au Bon Coin pour la june : gchange, gannonce. On peut trouver des biens, de la nourriture, des services. Y jeter un œil vous donnera une idée de la petite société en train de monter… On peut même trouver des stages de permaculture ! (teaser)
  • donner : la june perd sa valeur avec le temps, on a donc tout intérêt à s’en séparer quand on en a trop. Cela favorise la fluidité et la circulation tandis que cela empêche toute capitalisation. Je reçois parfois des dons, comme ça, de la part de personnes se délestant de leur trop-plein d’argent. Le principe laisse rêveur…

Tout un écosystème se développe autour de la monnaie libre (c’est récent : 2017). On trouve encore beaucoup de babioles, mais aussi de plus en plus de produits de la ferme (fruits et légumes) et même des services, y compris paramédicaux ! Des biens et des services qu’on peut payer grâce à un revenu de base qui tombe tous les jours.

Ce système n’exclue pas le troc, les SEL ou les monnaies locales. Il n’est pas non plus fait pour se substituer à l’euro – en tout cas, pour l’instant ! Mais c’est un pas de côté, une bifurcation heureuse. Un début, même petit, même un peu foutraque, qui montre que c’est possible.

 

De l’éthique de la permaculture…

https://www.deviantart.com/shkaro/art/Dirty-money-154358543

J’ai trouvé dans la monnaie libre une belle illustration de l’éthique de la permaculture, au niveau des échanges monétaires :

  • Prendre soin de la Terre : Ce n’est qu’un préalable, mais de taille ! Une monnaie libre, non basée sur l’extractivisme, l’expansion virale des activités humaines, l’exploitation exponentielle de tout le vivant est un bon moyen de restaurer un rapport à l’argent vertueux.
  • Prendre soin des humains : Avec la June, la course à la croissance – qui broie autant les humains que la Nature – devient inutile. Intéressant et novateur, le revenu de base limite le salariat précaire et les bullshit-jobs. Il ouvre aussi des possibilités nouvelles à des gens « défavorisés », grâce à un accès Internet ou un simple smartphone.
  • Un accès internet ou un simple smartphone donnent accès à un revenu de base ne se substituant ni à l’euro ni aux minimas sociaux.
  • Et potentiellement à de la nourriture locale, bio ou paysanne, à des services médicaux et paramédicaux, etc. Et de créer du lien, préalable nécessaire. C’est peut-être une cryptomonnaie mais ce sont les humains, par leur simple existence qui créent leur monnaie dans une toile de confiance, enrichie de diverses manifestations dont l’unique but est de se rencontrer. Car plus il y a d’humains et plus il y a d’échanges (et d’argent).
  • Partager les surplus : La monnaie libre est anti-capitaliste par essence, comme je l’expliquais plus haut. Sa valeur baisse avec le temps, il faut donc qu’elle circule : ventes, achats, dons. Comme il n’y a pas d’intérêts, elle bénéficie à tout le monde et il n’y a ni gagnants ni perdants. Elle a été conçue pour cela. Même les plus modestes y ont droit, et ça aussi, c’est nouveau.

 

Conclusion

Notre création monétaire prométhéenne n’est pas une fatalité. Ce que l’on tient pour acquis et presque « naturel » n’est qu’une gigantesque prise d’otage séculaire qui est en train de détruire la biosphère. Il est donc urgent de tester d’autres manières de commercer. Le troc existe, les coups de main aussi mais comme je l’expliquais dans cet article, le monde dans lequel nous vivons (en attendant autre chose) nous oblige à utiliser de l’argent comme vecteur d’échange.

J’ai trouvé dans la monnaie libre une alternative (parmi d’autres) que je découvre depuis peu. Je dois l’expérimenter, l’éprouver, m’en servir pour la connaître. Mais son éthique correspond à ce que j’enseigne et c’est suffisamment rare pour être souligné.

C’est pourquoi, en 2019, je propose une place par stage payable en June à hauteur de 400G1. C’est une première, on verra ce que cela donne 🙂

La monnaie libre est une alternative jeune mais qui va dans le bon sens. D’ailleurs les certifications explosent à un rythme exponentiel, elles aussi. C’est sans doute une monnaie imparfaite, basée sur l’informatique (mais pas moins que les autres en fait) et les critiques iront bon train. Je terminerais donc par cette phrase lumineuse d’un sombre inconnu :

Ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient «