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Prise de Terre

Forêt-jardin : refaire sylvilisation

Et si nous avions tout faux sur l'agriculture... depuis 12000 ans ?

Par Mathieu Foudral, dans Du global au détail -

Et si une autre façon de cultiver, d'imaginer sa relation à la nourriture, à sa production était pensable? Produire son alimentation en allant dans le sens de la Nature n'est pas un retour en arrière, c'est peut-être même tout le contraire : redevenons cueilleurs!

La forêt-jardin est un paradigme agricole innovant mais qui a des milliers d'années d'existence derrière lui et qui retrouve toute sa place dans nos problématiques actuelles. En effet, l'ère des céréales, l'Holocène pourrait bien se terminer plus vite que prévu, la planète semblant vouloir jeter l'éponge. Je vous propose dans ce chapitre un retour en arrière sur cette question lancinante : "Comment diable a-t-on pu en arriver LA?". Je vous propose des pistes de réflexion et d'action et dans un second chapitre, une méthodologie simple pour concevoir un espace nourricier multi-étagé productif et résilient.

Bonne lecture !

Petite digression historique sur l'agriculture

Les mégalithes sont l'oeuvre des premiers agriculteurs

L'homme était au départ un chasseur-cueilleur, puisant dans la Nature de quoi assurer subsistance, santé, protection. Totalement dépendant de son environnement, il devait sa survie à une connaissance et un lien profond avec son territoire. Ce style de vie l'obligeait à être nomade, suivre les troupeaux de grands herbivores et fouiller dans les différents biotopes de quoi assurer sa survie. Il y a plusieurs théories sur le passage d'une économie de subsistance à une économie de production et de stockage.

Pour certains, l’avènement de l'agriculture serait une conséquence/solution à l'accroissement démographique du néolithique, voire d'une adaptation à un changement climatique ou alors juste la solution au fait que les sociétés humaines ne se scindent plus au-delà du seuil critique. Quoi qu'il en soit, l'invention de l'agriculture va changer la face du monde en très peu de temps. J'avais commencé à aborder ce thème dans cet article.

Des transformations majeures de la société

Tout d'abord un changement drastique de la relation à la Nature : l'Homme maîtrise désormais son environnement. Il était auparavant totalement tributaire de la prodigalité (ou pas) de la Nature et des aléas saisonniers.

L'agriculture IMPOSE la sédentarisation, ce qui change TOUT. Fini les migrations continuelles, homo sapiens n'a plus le choix que de survivre avec ce qu'il fait pousser sur place : intensification des pratiques, augmentation continuelle de la surface cultivée, nécessité de l'irrigation, proximité désormais importante avec les animaux domestiqués, etc.

L'apparition du stockage des aliments et la constitution de réserves ont eu pour effet indirect la mise en place de castes de guerriers pour protéger champs et réserves : Cette première hiérarchisation profonde de la société amène avec elle propriété privé, guerres, écarts riches/pauvres, et une vision « capitaliste » qui perdure et évolue encore aujourd'hui.

Pourtant, certains travaux d'ethnologues (Marshall Sahlins) ont montré que le passage d'une économie de chasse et de cueillette à l'agriculture entraînait un surcroît de travail. Argument étayé par les traces de maladies osseuses, de troubles musculo-squelettiques, de problèmes de dos en particulier.

Une des thèses "révolutionnaire" de l'anthropologue James C. Scott est que l'agriculture n'a pas été "de soi", non plus que la logique héritière d'un progrès linéaire et immanent. Bien au contraire, de nombreuses études attestent désormais de la catastrophe qu'à été l'invention de l'agriculture rien qu'au niveau de la santé : les agriculteurs sont plus petits, plus malades, mal nourris et même d'un volume cérébral inférieur à celui des chasseurs-cueilleurs qui les ont précédés. Une rupture également en termes sociaux avec une stratification pyramidale, augmentation sensible des famines, épidémies, guerres et meurtres de masses (voir plus haut).

Pire encore, il semblerait que les hauts remparts qui entourent les premiers villages de cultivateurs servaient autant à empêcher les "méchants" de rentrer" que les "gentils" de sortir ! En effet, la grande différence que représente l'agriculture céréalière est le besoin de main d’œuvre : augmentation du nombre d'enfants par femmes (en partie entretenue et légitimée par le nouveau dogme religieux), guerres pour l'esclavage, l'espace, les femmes etc.

C'est un nouveau paradigme, remettant ABSOLUMENT tout à plat : cosmologie, place de l'Humain dans son environnement, division en classes (que l'on retrouve d'une certaine manière toujours aujourd'hui), rôle des femmes, calendrier nouveau basé sur l'itinéraire technique des cultures, alimentation etc.

Cette opposition totale sur tous les points explique la difficulté pour ces différents groupes de se mélanger, ainsi que la supériorité démographique de fait des cultivateurs par rapport aux chasseurs locaux.

Pourquoi les céréales ?

Il est intéressant de savoir que certains chasseurs-cueilleurs connaissaient très bien le principe de germination de semences pour reproduire une plante, mais sans se lancer pour autant dans l'aventure agricole (Amazonie, Australie).

Plus tard, suite à l'effondrement de certains premiers états agricoles, on observe que les survivants repartent dans la forêt et retournent spontanément vers la cueillette et la chasse !

Alors quid de la notion de progrès et d'un bénéfice évident ? Pas si simple...

Alors pourquoi les céréales ? Pour beaucoup, l'impôt. C'est terrible mais il semblerait bien qu'on tienne le coupable, et ce, pour des raisons évidentes. Les céréales sont :

  1. stockables : autant pour les moments de vache maigre que pour un État qui va prélever son trésor de guerre tous les ans. Comme dit plus haut, il faut créer une caste de soldats pour prélever et protéger ce butin qui vaut de l'or.
  2. mesurables : rien de plus facile une fois que tout est récolté de calculer sa dîme...
  3. prévisibles : on sait en gros toujours quand semer et quand récolter
  4. visuelles : quoi de plus évident qu'un champs de céréales dans un milieu principalement forestier ou semi-boisé ? Les collecteurs d'impôts savaient où trouver (et quand) les champs et demander l'impôt. Impossible à faire avec des noix, des tubercules et autres cueillettes sauvages.

Si cette raison d'être de l'agriculture vous semble désespéramment matérialiste et opportuniste, je rappellerais juste que pendant près d'un millénaire les premiers écrits des sociétés humaines (tablettes cunéiformes) servaient uniquement à ...l'impôt et la fiscalité. Assez désespérant en effet.

Les premiers états furent donc possibles UNIQUEMENT grâce aux céréales, à la guerre et à l'esclavage. Rappelons aussi qu'à cette époque un état n'était qu'un groupe de voleurs de grands chemins qui avait réussi... Toute ressemblance avec des personnes ayant existé ou existant toujours n'est pas fortuit.

On ne trouve pas d’État basé sur la châtaigne, la pomme de terre, la patate douce, le manioc. Les céréales sont autant la cause que la conséquence de l'arrivée et de la pérennité des premiers "gouvernements", et aussi de la destruction systématique de tout ce qui n'en faisait pas partie...

N'oublions pas que les sociétés ont toujours été structurées socialement et que l'Etat n'est qu'une potentialité comme une autre, plutôt récente et anecdotique d'ailleurs. Voir les travaux de Pierre Clastres sur les sociétés sans état, ainsi que cette chouette chaîne sur l'histoire :

Un problème agronomique de fond

Les plus anciennes traces d'agriculture sont représentées par des céréales (blé et orge) découvertes en Israël, datant de -23000 ans. Cette zone, appelée "le croissant fertile" dans sa partie ouest qui comporte la vallée du Jourdain et le sud-est de la Turquie se caractérise par un environnement ouvert, chaud, dont la zone climacique est une steppe. Les graminées, dont les céréales, sont caractéristiques de ces milieux.

Le climax est le stade final d'évolution d'une zone en fonction de caractères géologiques, climatiques qui lui sont propres. C'est l'état d'équilibre entres espèces végétales et animales d'un milieu donné. De manière globale, sous nos latitudes tempérées le stade climacique est la forêt. Ce qui change diamétralement les moyens pour atteindre l'objectif de récolte.

Nos écosystèmes évoluent naturellement vers toujours plus de complexité, de fertilité. Cultiver des céréales, qui sont des annuelles, nous ramène au début de la succession écologique, c'est à dire... vers la désertification (milieux ouverts et peu fertiles).

La question qui vient est donc : Comment adapter à nos environnements frais et forestiers des cultures de prairies sèches ?

Réponse : déforestation, brûlis, labour, fertilisation, irrigation. Nous en avons plus 10000 ans derrière nous et l'on peut dire que le résultat est à la hauteur des attentes au niveau planétaire. La culture de céréales comme nourriture de base pour les humains et leurs animaux nous amène donc inexorablement vers là où nous souhaitions aller, c'est à dire vers le désert.

On y est presque, un peu de patience.

Travailler avec la Nature, et non contre elle : refaire sylvilisation

Dans nos contrées, si l'on veut aller dans le sens de la Nature, on se rapprochera le plus possible d'un milieu boisé, forestier, peuplé de plantes vivaces, d'arbustes ligneux, pour pouvoir profiter d'une fertilité toujours plus importante.

Aller dans ce sens, c'est privilégier également des écotones, multiplier les bordures, créer des biotopes profitant aux animaux, aux plantes et au sol, tout ce qui peux accélérer et complexifier les différents cycles biogéochimiques (phosphore, eau, carbone, minéraux divers).

Aller dans le sens de la Nature, c'est concevoir des agrosystèmes basés sur l'arbre et non sur l'herbe, l'un n'excluant pas l'autre nécessairement.

C'est imaginer une autre façon d'habiter la Terre, de s'alimenter, d'inclure plutôt que d'exclure.

Nous avons basé notre civilisation sur la rareté, je nous invite à imaginer une société basé sur l'abondance. Passer d'un rendement à l'hectare à une productivité par mètre carré, de monocultures érosives à des polycultures multi-étagées aggradantes.

Nous ne reviendrons pas à de la chasse et de la cueillette (plus possible et pas forcément souhaitable), nous devons donc imaginer quelque chose d'hybride. Une agriculture de cueillette, basée sur des plantes pérennes, arbustives et arborées. Un peu à l'image des agroforêts, encore existantes en Indonésie et en Afrique, ou sous forme résiduelle dans tout le bassin amazonien...

Il nous reste a créer quelque chose de nouveau, d'adapté à nos latitudes, nos besoins, nos envies, à de nouveaux défis. Des systèmes agronomiques innovants et résilients qui permettraient de nourrir un maximum de personnes tout en bénéficiant de services écosystémiques de la forêt.

Il est temps de faire le bilan de 10000 ans d'agriculture céréalière. A échelle globale il est apocalyptique, et les aspects positifs ont tant de contreparties délétères qu'il devient vital d'envisager autre chose.

Parallèlement, l'humanité vit un vide existentiel inédit, perd ses liens avec son environnement et ses savoirs immémoriaux pour devenir le pion d'une mégamachine extractiviste qui isole, frustre et divise. Cette dernière, fondée sur des combustibles fossiles déclinants, vit certainement ses dernières décennies.

Il est grand temps de refaire sylvilisation.

(Suite au chapitre 2 : Vers la Forêt-Jardin.)

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